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Après Au hasard et souvent, Sébastien Lapaque reprend dans Autrement et encore ses bloc-notes des années 2010-2012. Un bel exercice de chroniqueur où il est question d’actualité, de politique, de religion, de voyages, de vins… Et bien sûr de livres, au point qu’on pourrait le prendre comme une bibliothèque idéale. On suit le guide ?

 

François Taillandier. « Héritier des moralistes français du XVIIe siècle, né dans la même ville que Blaise Pascal, François Taillandier ne révoque rien de tout ce que la modernité nous a légué en matière de doute, de soupçon et de déconstruction. Mais il s’en empare pour inventer quelque chose de nouveau ».

 

Jaime Semprun. « On a retrouvé, chez Jaime Semprun, le vieil alliage français entre l’esprit aristocratique et l’esprit libertaire – et cette insolente certitude que ne jamais se rendre est, partout et toujours, toute la question ».

 

Michel Houellebecq. « En artiste de pure race, Michel Houellebecq n’a jamais tenté de se soustraire au risque d’être incompris. Qu’on songe au film qu’il a tiré de son roman La Possibilité d’une île en 2008 et à l’accueil glacial qui lui a été réservé. Il a écrit et tourné le film qu’il portait en lui sans se préoccuper de sa réception ».

 

Georges Bernanos. « La France contre les robots (1946) est un chef-d’œuvre prophétique trop peu lu. Le vieux bretteur n’a pas eu besoin de voir des caisses de supermarché sans caissières, des voitures qui donnaient des ordres à leurs conducteurs ou des individus nomades suivis par satellite pour deviner que le paradis des robots promis aux hommes allait être un enfer ».

 

Le Petit Larousse. « Le Petit Larousse, c’est le dictionnaire des gens rigoureux, la bible de ceux qui aiment les choses stables. Ses lecteurs n’ont pas le culte de la nouveauté, ils n’aiment guère qu’on leur parle de “corpus” ou de “balisage logique”. Le Larousse est d’avant-hier et d’après-demain ».

 

Le Général de Gaulle. « Les Mémoires de guerre ne sont pas simplement un grand livre d’histoire : c’est aussi un traité de la ponctuation française. Voyez l’effet produit par l’usage de la parenthèse, du tiret, des points de suspension et du point d’exclamation ».

 

Jean Dutourd. « On ne devrait jamais ignorer Jean Dutourd. C’est un immense écrivain de langue française. Les dons de journalistes qu’il a manifestés à France-Soir et la verve satirique qu’il a employée aux Grosses Têtes font oublier le romancier d’Au bon beurre ».

 

Richard Sennett. « On se souvient de son enquête sur les conséquences humaines de la flexibilité, Le Travail sans qualités. Pulvérisant les chimères infantiles de gauchistes toujours heureux de “voir bouger les choses”, Sennett y démontre que l’idéologie de la flexibilité a permis au capitalisme d’accomplir une suite de grands bonds en avant depuis la fin des Trente Glorieuses ».

 

George Steiner. « Cela fait vingt ans que je lis ses livres avec émerveillement. J’ai découvert Les Antigones, lorsque j’étais élève de terminale : quel tremblement. A 18 ans, on est amoureux de la vierge farouche qui tient tête à Créon ».

 

Pasolini. « Qu’il s’en prenne à la nouvelle classe industrielle, à l’hédonisme laïque, à la destruction des cultures populaires, à la production du superflu, au langage de l’entreprise, à la convergence supposée entre la religion et la bourgeoisie, au nivellement totalitaire du monde ou à un système d’éducation qui dissocie les dominants et les dominés, Pasolini a le don de ne pas se tromper d’ennemi ».

 

Simon Leys. « J’aime tout, chez Simon Leys. Qu’il évoque l’argent, le travail, la vulgarité du succès ou la lutte contre le tabagisme dont les démocraties commerciales ont bizarrement fait un objectif prioritaire ces derniers temps, ce grand sinologue né à Bruxelles qui vit en Australie depuis trois décennies ne s’en laisse jamais raconter ».

 

Anselm Jappe. « Une des fortes intuitions du judicieux Anselm Jappe est que ce n’est pas l’exploitation de l’homme par l’homme qui définit le capitalisme, mais “plutôt d’être une société fondée sur la concurrence généralisée, sur les rapports de marché étendus à tous les aspects de la vie, et sur l’argent comme médiation universelle” ».

 

Baudouin de Bodinat. « Alliant le pessimisme de l’Ecclésiaste, l’ironie de Salluste et le sens dialectique de Hegel à une appréhension aiguë du “peu d’avenir que contient le temps où nous sommes”, l’écrivain contemple dans La Vie sur Terre la catastrophe en cours avec le regard froid d’un moraliste classique ».

 

Prosper Montagné, auteur du Larousse gastronomique (1938). « La gourmandise à la française, telle qu’en elle-même enfin l’éternité la change. Et toujours cette poésie pure, brute, native, sans lustrage, née du sens de la langue et de la combinaison amoureuse des mots ».

 

Xavier Grall. « Xavier Grall rêvait à voix haute et écrivait à la mitraillette. J’aime ce poète jongleur de la race de Rutebeuf, parce qu’il avait le goût de la poudre, parce qu’il sentait la tourbe et la houle, parce qu’il était immense et fou – breton ».

 

Pascal. « Pascal, tout clair, net et organisé qu’il soit, est un auteur du vertige. Car cet homme qui a demandé à être porté parmi les pauvres à l’heure de sa mort, est un subversif. Il se moque des grimaces des courtisans, des fastes des cours et de la pompe romaine… »

 

Roger Nimier. « Amoureux des moralistes classiques, lecteur de La Rochefoucauld, La Bruyère, Chamfort et Vauvenargues, l’auteur des Enfants tristes a l’art du trait et le sens de la formule. C’est un gai cavalier, un homme à cheval, qui n’a pas peur et qui charge sabre au clair, au milieu de la bataille, pour offenser les imbéciles ».

 

Autrement et encore, de Sébastien Lapaque
(Actes Sud)