Les Français adorent le Québec : ils rêvent tous de finir leurs jours aux côtés de Céline Dion, dans une cabane au fond des bois, en chantant « Notre Dame de Paris ». Dans la Belle Province, on se frotte les mains devant ce nouveau marché à conquérir. Chacun veut sa part du gâteau, à commencer par nos pauvres éditeurs qui, depuis les années 60, tentent sans succès de distribuer leurs livres en France. Mais le Salon du livre risque fort de ne pas être l’eldorado tant espéré…

Toute cette histoire de Salon du livre a très mal commencé. L’association nationale des éditeurs et libraires (l’ANEL) avait été chargée par le gouvernement québécois de sélectionner, en collaboration avec la France, soixante auteurs qui seront délégués au Salon de Paris pour représenter la « belle province ». Qui dit choix, dit mécontents.
Aussitôt la liste des auteurs retenus publiée, les refusés ont fait savoir sans ménagement leur désaccord : pourquoi untel, qui n’a écrit qu’un seul livre, qui en plus a fait un flop ici, a-t-il eu l’insigne honneur d’être choisi et pas untel, un vrai écrivain lui, mais qui n’a pas la chance de faire partie de l’écurie d’un des membres de l’ANEL ? Pourquoi tel éditeur envoie-t-il plus d’auteurs à Paris que tel autre ? On s’offusquait de l’absence de transparence du processus de sélection, on accusait l’ANEL d’avoir favorisé ses membres (car tous les éditeurs ne font pas partie de l’association) et, confortant les soupçons de partialité, Lise Bergevin, la vice-présidente de l’ANEL décida rapidement de démissionner. Remous médiatiques et grincements de dents. Mais la liste était bouclée, le gouvernement ne tenait pas à intervenir dans le dossier, et chacun décida pour lui-même qu’on ne l’empêcherait pas d’aller à Paris. Les éditeurs et auteurs malheureux mirent la main à la poche et ce sont aux dernières nouvelles près de deux cents écrivains (voir l’abécédaire) qui feront le déplacement.

Deux cents auteurs pour une province de sept millions d’habitants, espérant chacun une part du gâteau, un peu d’attention, l’élargissement de leur lectorat, sans réaliser qu’à deux cents sur une madeleine de Proust, tout le monde risque de rester sur sa faim (sauf les « grands noms » qui tireront certainement avantage de cette Blitzkrieg). Le Québec a de nombreuses raisons de vouloir être reconnu de la France. Francophonie, lien historique évident, enjeux politiques (le gouvernement veut mettre en place les « conditions gagnantes » pour un nouveau référendum, selon les mots du premier ministre québécois Lucien Bouchard) et économiques (les éditeurs aimeraient évidemment étendre leur marché à la France et à ses soixante millions d’habitants), voilà quarante ans que les éditeurs québécois tentent sans succès d’imposer leur littérature sur le marché français.

Les initiatives ont toujours été discrètes, trop discrètes (présence dans les salons et foires du livre, mise en place de circuits de distribution, ouverture d’une librairie du Québec à Paris, etc.) et ratées, faute de moyens financiers et humains ou de connaissance du milieu français de l’édition (l’histoire des déboires de la distribution québécoise est très bien analysée dans le livre de Josée Vincent, Les Tribulations du livre québécois en France : 1959-1985, Nuit Blanche Éditeur -rebaptisé Nota Bene-, 1997). Aujourd’hui, fini la timidité, on donne dans l’exagération : le Printemps du Québec (dont le Salon est un sous-événement), ce sont des centaines de manifestations dans toute la France pendant plusieurs mois, des tonnes de livres envoyés par bateau, des avions remplis d’artistes, eux-mêmes remplis d’espoir, le siège des médias… et chacun guette ici la réaction de cette France tant aimée et passionnément détestée. On épie le moindre mouvement du moindre critique, regrettant ici qu’un magazine littéraire français, Page, ait choisi d’illustrer son dossier « Vive le Québec livre » par une feuille d’érable rouge (Ô horreur, l’emblème du Canada ! Dire qu’on avait juré de laisser au vestiaire nos problèmes constitutionnels…) et là qu’un auteur français, Jean-Paul Dubois, s’enflamme pour la forêt québécoise dans un bulletin du Syndicat national de l’édition (et pourquoi pas les cabanes en rondins avec des écureuils sur le seuil ?)…

La plus grande chance et le plus grand risque, pour le Québec, c’est justement l’image qu’en a la France en 1999. Si je vous dit « Québec »… vous me répondez, rapidement, Céline Dion ou Lara Fabian, Luc Plamondon, Jacques Villeneuve, sapins verts, chiens de traîneau, sirop d’érable, grands espaces, far west enneigé, poudrerie, échappatoire rêvée d’une société fatiguée. Les médias français entretiennent l’illusion d’une société ouverte où tout est possible (rêve d’Amérique française) ; le Québec est à la mode en France, tellement à la mode qu’en 1998 plus de 120 français ont dû être refoulés à la frontière canadienne. Que vous a-t-on fait miroiter, que vous a-t-on fait subir, de l’autre côté de l’Atlantique, pour vous pousser vers cet eldorado neigeux ? Le Québec, surpris de cet intérêt soudain, y voit une chance historique de se faire enfin reconnaître de la traîtresse qui l’a abandonné au XVIIIe siècle. Les quelques arpents de neige, naguère sous l’emprise de l’Église et du colonisateur anglais, se rêvent aujourd’hui à la fine pointe de la culture (vous en aurez un aperçu ce printemps) et de la technologie (Montréal se veut la plaque tournante de la jeune industrie du multimédia).

Si le président de l’ANEL, Pascal Assathiany (un ex-français néo-québécois), ne se cache pas de vouloir avant tout vendre des livres, il est clair que l’enjeu dépasse les considérations économiques : les québécois rêvent surtout d’une France qui comprendrait enfin les complexités de leur société, qui réaliserait que le Québec est infiniment plus riche que le folklore touristique ou quelques produits internationaux standardisés (même si le peuple est très fier de sa Céline qui a réussi). Une France qui reconnaîtrait leur différence et avec laquelle, enfin, ils deviseraient d’égal à égal. L’intérêt déjà marqué pour de nombreux produits québécois est encourageant, mais il est également clair que l’image touristico-standardisée que les français connaissent et aiment ne les prépare pas exactement à se plonger dans le Québec dérangeant et largement moins fantasmatique que le Salon du livre et plus généralement le Printemps du Québec veulent bien le refléter (comme le déclarait Pascal Assathiany, « Paris sera également l’occasion d’aller au-delà des clichés et d’échanger franchement avec les Français sur nos différences et nos similitudes, et surtout, notre complémentarité »).

L’opération sera sans aucun doute un succès pour certains : quelques écrivains seront peut-être repérés par des éditeurs français qui s’empresseront de signer des contrats de coédition ou d’achat de droits pour une diffusion française (rien de neuf sous le soleil pour les éditeurs québécois qui resteront à la porte du marché tant convoité), les médias braqueront leurs projecteurs sur le Québec pendant quelques mois (et même Chronic’art s’y met !), et puis après ? Après il y aura de nombreux auteurs qui reviendront bredouilles et aigris, ayant vendu une petite dizaine d’exemplaires de leur livre. Après il restera le problème de la diffusion du livre québécois en France, assurée en grande partie par une librairie du Québec à Paris qui a des problèmes de trésorerie, victime -même si elle connaît un grand succès- de son maigre budget (alors que le gouvernement n’hésite pas par ailleurs à transférer 1.2 millions de dollars dans les coffres de l’ANEL pour le Salon du livre).

Il restera probablement dans l’esprit des français une impression de confusion totale quant à la production culturelle québécoise et un vague agacement face à ces cousins envahissants (vous finirez par avoir avec eux la même réaction qu’en recevant les membres éloignés de votre famille : contents de les retrouver, soulagés de les voir repartir… surtout s’ils mettent à exécution leur projet de ne rien vous cacher de leur ambivalence à votre égard). Finalement, tout cela ne changera rien à rien si une action à long terme n’est pas immédiatement planifiée par les gouvernements provincial et fédéral (ce dernier se manifeste peu en ce moment, mais il a longtemps été un allié du milieu de l’édition à la conquête du monde) pour tirer pleinement parti de l’élan amorcé par le Printemps du Québec. Rendez-vous dans six mois pour le bilan de l’opération qui risque d’être d’autant plus décevant que les attentes québécoises sont démesurées…

, notre correspondante à Montréal

Voir également dans Le Mag, l’abécédaire et l’interview de Julie Doucet
A lire : le texte de Mario Roy, « Salon du livre de Paris : pas sorti du bois…« , dans le quotidien La Presse du 9 mars 1999

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