Daniel Dauxerre fait partie de ceux qui, lassés de l’hégémonie des gros labels sur la production musicale actuelle, ont décidé de rentrer en résistance pour offrir au public d’autre sons, d’autres musiques, d’autres artistes. Loin des gimmick marketing en tous genres qui visent principalement à rentabiliser au maximum -et même plus- un artiste ou un genre nouveaux, il a fondé sa propre microstructure pour accueillir des gens de son choix, en fonction de ses goûts propres et de ses affinités sélectives -surtout pas ceux de la massmédia. Rencontre avec celui dont le label, Kung Fu Fighting, est déjà par son nom une preuve de détermination.

Tête de l’art : Pourquoi monte-t-on un label ?

Daniel Dauxerre : On peut le faire de deux manières. La première est de monter d’abord sa structure et de prospecter pour avoir des artistes. La seconde -la mienne-, c’est l’inverse. Je connaissais des types depuis un bon bout de temps; ils m’avaient apporté une K7 d’acid jazz que je trouvais pas mal. Et puis un an plus tard, il repassent au magasin (Daniel est vendeur chez Rough Trade, ndlr) avec une autre K7 et ils me disent : « On fait du hip hop maintenant ». J’écoute et je trouve ça mortel, je le fais écouter à des copains, tout le monde adore. Je leur ai dit que j’allais leur trouver un label facile, alors qu’entre-temps, ils avaient refait une K7 avec un meilleur son que plus personne n’aimait. Et comme je m’étais engagé, j’ai décidé de sortir le disque moi-même. D’autre part, j’avais rencontré Olaf, qui fait L@. Ils m’avaient fait écouter pas mal de trucs différents, une partie me plaisait. Je me suis donc dit que j’avais deux choses à sortir, et que ça valait peut-être le coup de commencer un label. De toute manière, j’avais ça dans la tête depuis longtemps.

Tu voulais donc déjà faire quelque chose avant ces rencontres…

Ouais, j’ai toujours voulu être dans la musique, avant j’étais dans un groupe (Colm, Spring, Patchwork, ndlr). Et puis, je n’avais plus envie d’être en avant, ça m’avait coûté trop d’efforts, trop de bagarres avec les gens. Après, quand je travaillais à Danceteria, j’ai fait du management, mais là encore, on me reprochait de vouloir aller trop vite, de ne pas m’intéresser vraiment à la musique -ce qui était faux bien sûr-; ce que j’ai toujours voulu, c’est sortir des disques inconnus pour qu’à la limite, dans vingt ans, des mômes les voient et se disent : « Génial, c’est le disque qu’on cherchait depuis des années, à l’époque personne les connaissait ! ». Moi mes héros, ce sont Lee Hazelwood, Nick Drake, Tim Buckley, des types qui, de leur temps, sont restés assez méconnus.

Si tu veux rester dans l’ombre, tu cherches par contre une forme de reconnaissance par l’intermédiaire de ton label ?

Tout à fait, et c’est pour ça que maintenant je ne fais plus de musique. J’ai envie de me battre pour des gens et de faire le maximum pour les mettre en avant.

Pour l’instant, les disques de ton label ne sortent qu’en vinyle. C’est pourtant plus cher à fabriquer que du CD…

Oui, parce qu’il y a encore un public pour ça, et puis pour l’instant, on fait des tirages de 1000 – 1500 vinyles. Si c’était beaucoup plus, ça changerait certainement les choses. D’autre part, moi j’adore les vinyles, j’ai très peu de CD, c’est bien comme ça.

Financièrement, ça se passe comment ?

En fait, mon meilleur ami, qui est maquettiste -et qui travaille merveilleusement sur les pochettes de mes disques-, m’a fait rencontrer quelqu’un qui est éditeur de livres et qui a bien voulu se lancer dans l’aventure avec moi. J’ai confiance en lui, il a confiance en moi, ça se passe bien. Si j’avais du le faire moi-même, je n’aurai pas pu. Il m’a demandé de combien j’avais besoin, c’était 13 000 francs. Finalement, j’en est eu 25 000 ! Il a même été surpris, car il pensait perdre de l’argent sur le premier disque du label (un maxi de Tommy Hools), et en fin de compte, on va faire un petit bénéfice.

Tu as un deal de distribution ?

Ce qui s’est passé, c’est que le premier a été fait super vite : on l’a décidé au mois d’avril, et en mai il était dans les bacs. On a été un peu vite sur ce coup là. Mais on a eu du bol. J’avais envoyé le disque à Time Warp en Angleterre, et ils l’ont distribué tout de suite. Même si il n’y avait pas de distribution officielle en France, c’était pas très grave. Maintenant, il y en a une, par un label lyonnais qui s’appelle Kubik. On en a même vendu deux copies à Singapour ! D’autre part, je dois aussi remercier les gens de Rough Trade, qui m’ont beaucoup aidé. Jérôme (vendeur à Rough Trade et agitateur sonore avec le label Artefact, ndlr), en particulier, m’a donné une foule de conseils : pour le pressage des disques, pour les personnes à contacter et celles à éviter. Stéphane aussi (gérant de Rough Trade, ndlr) a été cool : combien de fois je suis arrivé en retard ! Il n’a jamais rien dit. C’est un vrai travail d’équipe.

Y-a-t-il une ligne directrice dans ce que tu décides de sortir ?

En fait, je sors uniquement ce qui me plaît. Si je tombe sur un bon truc de folk, pas de problèmes. D’ailleurs c’est drôle, parce qu’au départ, j’aime pas le hip hop, alors que Tommy Hools fait du hip hop pour l’instant ; j’aime pas la techno, et dans L@, il y a des passages techno. Il n’y a pas de règle préconçue. Il va y avoir d’autres styles dans les mois à venir : de la jungle (Dj Nem, sortie en janvier 98), de la pop à la Beach Boys, du moog synthé à la con avec P. Jack (sortie février 98) ! Il faut juste qu’il y ait une excitation au départ. Il faut que j’en rêve la nuit.

Il y a pas mal de labels et de groupes qui arrivent, un peu comme au début des années 80, grande période de l’autoproduction…

Oui, c’est un état d’esprit, je pense. Avant, ce qui coûtait cher, c’était le matériel et la manière d’enregistrer. Maintenant, tout le monde a son matériel, et on peut enregistrer chez soi. La difficulté n’est plus dans la production, elle est désormais dans la distribution. Ca reste plus difficile pour les formations pop à instrumentation classique, basse-guitare-batterie. Là, il faut trouver un vrai studio. De toute manière, je pense que d’ici dix ans, il n’y aura plus de disques. C’est pour ça que je vais fonder une maison d’édition. Dans un futur assez proche, tout sera sur Internet. Les morceaux seront en real audio, on pourra les télécharger et remixer aussi soi-même. Les maisons de disques survivront grâce aux droits d’auteur. Il faudra donc être une maison d’édition. D’autre part, je crois que les grosses boîtes trusteront Internet. Il n’y aura plus plus de petits. Et comme on a maintenant des petites maisons de disques dépendantes des grosses, on retrouvera sur le Net de petits sites qui seront des satellites des gros.

Et si demain, une grosse maison de disques te propose un deal ?

Pourquoi pas. Je ne suis pas pour l’indie à tout prix. L’important, c’est que les artistes puissent toucher de l’argent, en vivre et continuer à faire de la musique. J’ai d’ailleurs déjà des propositions, mais c’est super dur de prendre une décision tout de suite. Pour revenir à l’indie, ce n’est pas un genre, c’est un système économique. Moi je suis indie, parce que je n’ai pas les moyens de faire autrement. Après, il y a des choses qui ont été récupérées : Sebadoh fait de la lo-fi, mais ils ont de l’argent. Ils le font parce que ça marche. Pour moi, il y a un problème, un truc pourri. Tiens, Guided By Voices, eux, n’ont pas d’argent. Alors ils font du Beatles. D’un autre côté, tu peux prendre Daft Punk. Ils ont toujours eu la même ligne musicale, que ce soit sur Soma ou Virgin. Ils font juste leur musique.

Y-a-t-il des choses que tu ne sortiras jamais ?

Bien sûr, je ne sortirai jamais de techno pure, pas de second degré non plus. Si il y a un truc que je hais, c’est le second degré. Je vais être méchant, mais le second degré pour moi, c’est un truc comme Air. Il n’y a pas de faute de goût dans Air, ce sont des premiers de la classe. Je hais les premiers de la classe. Moi, j’était le dernier. J’ai vu une interview à la télé sur le trip hop, la techno. Les types de Cold Cut disaient qu’ils n’avaient qu’un but, faire la révolution, foutre le bordel. Et les gars de Air disaient que eux composaient leurs morceaux d’après leurs relations avec leurs copines, tout ça. Tout est calibré, tout est policé. C’est de la musique bourgeoise. Je trouve le message qu’ils véhiculent ignoble. Et qu’est-ce qu’on dit d’eux ? Que ce sont des supers musiciens, des supers arrangeurs. Oui, mais si c’est pour faire de la merde. Dans ce cas-là, Yes et Genesis étaient vraiment très très forts…

Propos recueillis par

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