Septembre 2002 est aussi le mois de Roland Jaccard. Le directeur de collection aux PUF publie coup sur coup deux journaux intimes. L’un, dans sa collection, s’avère décevant quand le second nous livre un concentré d’anciens très bons textes réunis chez Zulma, et qu’accompagnent des photographies de R. Slocombe.

L’oisiveté est une vertu. Elle permet à l’esprit, nous dit Montaigne, de s’égarer dans la création de chimères qu’il faudra plus tard « mettre en rolle », enregistrer, consigner, comme on récolterait les fruits d’une sensibilité aux aguets. Le journal est par contre un des grands vices littéraires de notre temps : il offre régulièrement à des écrivains la possibilité de livrer de leur vivant une intimité vite adaptée -c’est la réaction qui prime à la lecture des récents morceaux de ce type- aux exigences d’un lecteur passé spectateur. Il s’agit donc, quoiqu’on en dise, de séduire et d’imposer un décorum fragilement bâti sur un style de vie ou quelques convictions qu’on aura du mal à croire façonnées par d’autres mains que celle des sept petits jours de la semaine, voire des connaissances croisées, le monde est petit, au café de Flore. Le premier étage du Flore Roland Jaccard affirme que c’est « quand même l’endroit le plus magique de Paris ». Là, le directeur de collection aux PUF peaufine sa communication de mondain soucieux de passer pour un fantôme. Ses dilemmes quant à la production contemporaine sont des plus surprenants (Nabe ou Zagdansky ?), et son mépris pour Philippe Sollers entendu : « au restaurant, il commande des œufs mayonnaise ». Jaccard, en littérature, a des goûts plus sûrs : Schopenhauer, Chesterton, Cicéron et pratiquement tous les viennois qu’il parvient, ça et là, à faire merveilleusement passer. Mais ce n’est pas assez. Car au final, quel intérêt trouver à ce mince Journal d’un oisif ? Avec la meilleur volonté du monde, pas beaucoup et cela est bien dommage. Sa dimension est aussi harmonieuse qu’un terne patchwork de bons mots sur la mort, l’amour ou le cinéma, et sa progression, frêle comme une amorce de raisonnement. Pas d’aphorisme, pas le moindre éclair : de simples propositions de pensée d’un homme qui a accompli un drôle de rêve : »être écrivain à Paris ». Spécialiste de Freud et de Wittgenstein, fin cinéphile et co-directeur d’une des plus brillantes collections littéraires, Roland Jaccard a peut-être décidé qu’avec un C.V comme celui-là, on pouvait aisément se passer d’exercer son charme, le lecteur se chargeant de lui en trouver quoiqu’il fasse. C’est, croit-il à tort, l’avantage qu’ont ces « petits maîtres interchangeables », dont il se revendique, sur les grands génies. Et si la marge, entre les deux, était plus vaste qu’il ne l’affirme ? Et si la postérité, dont il prétend n’avoir cure, décidait de garder quelques-uns de ses ouvrages ? Sans doute regretterait-il alors de n’avoir pas poussé plus loin ce journal en y incorporant l’essence même de sa personne : un faux mondain prenant le pas sur le véritable intellectuel, et qu’une angoisse indicible semble poursuivre. Mais pourquoi ?

Les écrivains, après tout, n’ont dans leurs écrits intimes de compte à rendre qu’à eux-mêmes. Et le seul critère du vrai bulletin privé (ou condamné, pourquoi pas suicidaire) doit sûrement être celui d’une sismographie de l’âme et de la volonté, d’une auto-observation méticuleuse, égotiste, dont les seules incartades au cœur du monde et des personnes auraient pour seule finalité cet implacable retour sur soi-même.
Il est possible que Sugar babies, cet autre journal que Roland Jaccard publie accompagné de photographies de R. Slocombe, remplisse parfaitement ce rôle. Rien de farfelu, ici, ni d’inutile ou de frimeur. L’auteur ne se soumet à aucune fatuité mondaine mais aux seuls souvenirs d’expériences amoureuses : Swan, Mélanine, Shade, autant de jeunes filles qu’il incorpore au tissu amer de son existence. Jaccard est un vieux jeune homme qui écrit des lettres au hasard, propose à des inconnues de lui en envoyer afin qu’elles puissent exprimer au guetteur désespéré qu’il est ce qui leur passent par la tête. La conquête amoureuse est un exercice de tous les jours, et l’existence une partie d’échecs continue. Jaccard a eu comme maître un certain Cioran ; on lui trouverait un complice de plus lointaine lignée, mais incroyablement plus solide : Montaigne, qui apprécierait le scepticisme sans faille de l’auteur, sa manie de dresser de lucides bilans sur la vacuité des affaires amoureuses, « la mélancolie des songes brisés, la cruauté de l’amour, la mesquinerie des sentiments et l’angoisse qui ronge l’âme quand elle fait le tour complet de la vie -petite île à peine éclairée sur le gouffre du néant. » La mort, donc, ne rôde pas telle une inconnue mais s’offre à la manière d’une issue de secours à emprunter n’importe quand et comment. Le suicide, Jaccard en parle à chaque ligne. Il est une aventure physique et libératoire qu’il s’est depuis longtemps juré de tenter pour, peut-être, appuyer de haut sa définition de la vie : « exil et expiation ». Il est un qualificatif plus général que l’on applique souvent à ces personnes faisant preuve tantôt de cynisme, tantôt d’auto-dénigrement acharné : des nihilistes. Ce terme, Jaccard le revendique avec une certaine honte. Constatons seulement qu’à une époque où de jeunes imposteurs « veulent tous qu’on les aide à accoucher d’un moi hypertrophié sur du papier blanc marqué Gallimard/Grasset/Seuil », la misère et le nihilisme ne sont pas là où on les revendique. Et l’on serait tenté de brosser un portrait de l’auteur bien à rebours des fausses incursions dans le pays du moi qu’une kyrielle d’écrivains se complaisent à dresser d’eux-mêmes. Celles-ci, nous le constatons, n’ont plus d’autres renforts que le corps quand celles-là argumentent tout à partir de la pensée. Il est d’ailleurs intéressant d’observer comment Sugar babies met en place une galaxie d’auteurs qui ne varie pas : Bernhard, Nietzsche, Schopenhauer encore et toujours, Montaigne, Schnitzler, etc. Eux ont toujours été là pour Jaccard, non comme des justifications mais bien comme des autorités morales, des présences, des solidités. Et si cet univers douloureux des jeux de l’amour et de l’existence (les photos de Slocombe ponctuent le texte de japonaises mises à mal) ne peut en rien séduire, il a le franc mérite, comme son auteur, d’atteindre l’élégance véritable.

Journal d’un oisif (PUF)
Sugar babies (Zulma)

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