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Est-ce que le renouveau du public qui s’est rajeuni considérablement ne vous apporte pas une nouvelle force ?

C’est vrai, mais, toutes proportions gardées, quand j’écoutais John Coltrane, j’avais 11 ans. Pour moi c’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus intéressant encore maintenant.

Pour les trente ans de la mort de Coltrane, l’événement est surtout discographique avec beaucoup de rééditions, mais il n’est pas très commémoré autrement…

A la limite, je dirais presque : « Tant mieux ! » J’avais peur que l’on marque trop le coup sur le trentième anniversaire. J’aurais aimé fêter le 29e ou le 31e mais pas forcément le 30e, de même que je fais la fête le 2 janvier, et pas le 31 décembre. En réalité je célèbre John Coltrane pratiquement tous les jours. Je l’ai célébré tous les jours, tous les jours… C’est toujours mon influence majeure, il occupe mon esprit constamment.

A la fin de sa vie, Coltrane cherchait une sorte de foisonnement rythmique, il avait deux batteurs… Est-ce que c’était ce que vous recherchiez dans des expériences comme Welcome ?

On a tenté, mais Welcome n’est pas la formation de John avec Mc Coy Tyner, Elvin et Rashied Ali… On a tenté quelque chose mais bon… Un phénomène dont on parle très peu, c’est que la musique de Coltrane était basée sur la vibration, de la même manière que la musique hindoue. Ce n’est pas abstrait la vibration, ça existe. Des gens travaillent dessus pour déterminer comment c’est palpable à l’oreille. Ca semble pareil mais au niveau de la sensation ce n’est pas exactement pareil. On reçoit la musique d’une manière différente et on la formule d’une manière différente, en une sorte de matière. Donc il faut travailler avec des gens qui ont la sensation de la vibration et ce n’est pas toujours évident, surtout ici.

Coltrane a justement dit une phrase assez obscure, il disait vouloir sortir un disque où il n’y aurait absolument aucune note.

Ce n’est pas impossible. Il parlait peut-être justement de sensation. J’ai dit que Magma ne faisait pas de musique pour les infirmes. On s’adresse autant aux aveugles qu’aux sourds. A quoi sert un light show incroyable si on a un public d’aveugles ? Donc on joue pour ceux qui ne voient pas, qui n’entendent pas très bien car ils leur restent la vibration, cette sensation… On s’attache uniquement à la matière musicale et c’est peut-être ça qu’il a voulu dire.

En parlant de « notes », vous disiez à un moment chercher « la note » et maintenant vous parlez beaucoup du concept de « l’entre-note », que vous désireriez placer une symphonie entre chaque note… Est-ce une évolution ou l’expression du même sentiment ?

Certainement mais il faut peut-être en passer par là. Cette note dont je parle, on en l’a pas encore entendue. C’est un projet d’album Magma et comme j’ai dit il y a deux-trois ans qu’on enregistrerait ça l’année prochaine, maintenant je préfère ne plus rien dire ! Dans l’idée, il y aura un album basé sur ces choses-là, une initiation à la vibration. On y passe ou on n’y passe pas. Il y a des gens qui cherchent ça toute leur vie et ils n’y arrivent pas. Moi j’ai travaillé à partir de ça après 1987. Ce n’est pas très vieux. Maintenant je dois en faire quelque chose. C’est pas évident car on ne peut pas concevoir la musique d’une autre manière. Maintenant quand j’écoute la musique de John Coltrane ou de musiciens qui jouent de cette manière-là -pas forcément des grands-, je perçois leur musique de façon totalement différente. Ca me permet aussi d’écouter des musiciens que je n’aurais pas trouvés fantastiques certains soirs et ça me permet d’écouter des musiciens dont le travail est totalement différent.

A un moment vous aviez écrit un texte sur la musique japonaise et vous ne devez pas être sans savoir qu’un certain nombre de groupes là-bas jouent une musique dans l’esprit de Magma, et non pas « comme » Magma comme certains groupes français de la fin des années 70. Quelle vision avez-vous de ces courants musicaux japonais ?

Forcément c’est plus intéressant. J’ai écouté il n’y a pas très longtemps une cassette que m’avait envoyée un Japonais, et il se trouvait que j’arrivais sur Paris et que le décor était d’une grande tristesse, celui des banlieues… J’ai trouvé que la musique collait totalement, et je me suis rendu compte qu’il y avait là la vision de ce chaos. Elle était à ce niveau d’expressivité. Mais est-ce cela l’idée ? Moi quand j’écoutais John, j’entendais autre chose. Je ne veux pas m’échapper de la réalité pourtant, pas du tout. Je veux le tempo du temps, réellement, pas celui qu’on nous impose en fait. Je pourrais être devin actuellement, c’est un bon métier d’escroc dans ce monde de redites. Il faut être aveugle pour ne pas voir ce qui va se passer…

Et quelle peut être votre contribution pour que le chaos stoppe, qu’il avance moins vite ?

Il faut simplement être prêt à tout. J’aurais pu être utile autrement qu’en musique. Ce serait à refaire, je ne sais franchement pas si je ferais de la musique, car je me demande si j’ai fait avancer ou du moins « pas trop reculer » les choses. J’ai cru que pendant que je faisais mon travail sur une scène les autres gens faisaient leur travail dans leur domaine. Or je me suis rendu compte en descendant de scène et des éclairages que j’étais en bas, dans la fosse. Je voulais quelque chose qui donne du rêve à ces gens qui travaillaient dur, de l’esprit ou autre. Mais je me suis rendu compte que pendant ce temps-là, les gens n’avaient rien fait. J’ai retrouvé les endroits que je connaissais sales ou détruits, à tous les niveaux. Peut-être aurais-je dû m’en occuper moi-même, jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un pour me remplacer.

La planète Kobaia n’est pas ce monde perdu de l’innocence justement ? Vous parlez beaucoup des enfants actuellement -entre autre via votre album de 94 A tous les enfants ?

Je ne parle pas des enfants qui connaissent le monde que l’on connaît, je parle de ceux qui sont morts et qui ont beaucoup souffert en vain. Je les appelle les « enfants de la lumière ». Ceux-là auraient dû vivre dans un monde meilleur et libre. Malheureusement je ne peux pas trop avancer sur le sujet…

Et le fait que des gens, après vous avoir vu sur scène, ont senti des choses fortes, est-ce que ça n’est pas déjà un commencement ?

Mais ça, je l’ai vécu grâce à la scène. Quand des gens me disent que c’était fantastique, qu’ils ont eu une révélation, etc. Je l’ai vécu jusqu’au moment où cela devient une redite. Les gens, il faut les suivre et moi, pas de chance, je n’ai pas besoin qu’on me suive. Je suis en éveil car j’ai rencontré des gens très forts, grâce peut-être à ma mère qui m’en a fait rencontrer. Il y a au contraire des gens à qui il faut rappeler constamment les choses : « Tu te souviens de ce concert ? » – « Ah oui il y avait un batteur c’est ça ? » Progressivement ils oublient, ils s’endorment. Moi, j’essaye de marquer suffisamment pour maintenir les consciences en éveil. Mais est-ce que la musique suffit ? Il n’y a pas que des gens qui aiment la musique et je le conçois très bien. Il n’y a plus non plus de bons boulangers et c’est tout aussi dramatique.

Un musicien dans Magma a une place assez spéciale, c’est Stundehr, votre alter ego en somme. On l’a vu sporadiquement mais il semble pourtant assez omniprésent…

C’est vrai, mais c’est un peu sa vie, on se voit, on se téléphone, mais à une époque, on ne se voyait plus beaucoup. Il était là ; dans l’ombre mais il était là. Du fait qu’il n’était pas instrumentiste, il était rejeté par les membres mêmes du groupe. Ils ne comprenaient pas pourquoi il était là, pourquoi il était payé comme les autres… surtout quand on divisait 150 F par cinq ou sept. « Comment çà ? », ils disaient… Il y a des anecdotes dures même… Avec Stundehr. Avec le peu d’argent qu’on avait, on achetait pour 30 F de foie et on allait pêcher l’anguille, et on faisait des repas fabuleux. Et des musiciens du groupe disaient : « Pendant qu’on gagne 30 F, eux jettent du foie aux poissons ! », et, pendant ce temps-là, ils allaient manger une salade dégoulinante de graisse… Stundehr est omniprésent c’est vrai. Il est comme un médium en fait. Quand je composais et que j’avais un doute sur un passage, je demandais à Stundehr ce qu’il en pensait. Il écoutait et moi je le surveillais et au passage en question, je lui disais : « Il y a un petit souci là non ? » et il me répondait : « Ah je sais pas, Stundher, mais… » Parce qu’en plus on s’appelait Stundehr tous les deux à la fois [sic]. C’était une confirmation pour moi, c’était un fou de musique. Malheureusement, il n’a pas la chance d’être un instrumentiste suffisamment parfait, mais c’est un musicien médium dans l’âme. On écoutait les mêmes choses. Je l’ai rencontré dans un orchestre de rhythm and blues, avec un saxophoniste qui arrivait pour prendre un solo, pas un solo de trois minutes comme habituellement, mais de 45 minutes ! J’ai pas trouvé ça normal, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Tu écoutes Coltrane ! » Après on ne s’est plus quittés pendant des années. On peut dire qu’il jouait free mais comme il a le sens du son, on pouvait aussi bien croire que c’était écrit.

Vous avez dit que Coltrane avait « tué » le saxophone…

Oui. Et je ne croyais pas si bien dire car, quand Sonny Rollins a entendu Coltrane, il a arrêté le sax pendant trois ans ! Il a quand même repris après mais bon…

Et vous pensez avoir tué la batterie, Lockwood dit que vous êtes le Coltrane de la batterie ?

Pas du tout. D’ailleurs c’est Lockwood qui le dit, pas moi. Il y a Elvin Jones et aussi Rashied Ali, mais pour autre chose car j’aime simplement son « son ». C’est seulement par la suite qu’on a découvert des choses comme Interstellar space ou Stellar regions. Dans Meditations, on a alors découvert qu’il y avait une autre batterie qui émergeait.

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