A la disparition d’un proche, on ressasse souvent un tas de choses, on s’en reproche plein d’autres. Il y a ce qu’on n’a pas eu le temps de lui dire, ce qu’on aurait aimé partager une dernière fois, les douleurs qu’on a laissé traîner. Kubrick laisse un peu cette impression, ce sentiment d’inachevé. Il a beaucoup trop marqué les esprits, les nôtres comme ceux de nos parents, de nos enfants, pour partir ainsi. Et pourtant. S’il a imprégné la conscience cinématographique à jamais, il meurt aussi mystérieux qu’il a vécu. Il ne laisse aucune clé. Un peu plus orphelins…


La disparition du cinéaste américain a provoqué un florilège de réactions. Et pas seulement dans l’entourage des professions du cinéma. Les politiciens y sont aussi allés de leur petite phrase, jusqu’au Président lui-même. Au vu de l’ampleur du trouble, on se rappelle heureusement que le cinéma peut influer sur les esprits, bousculer la morale, interroger les codes et les conventions, se faire arme ou outil. La « patte » Kubrick avait ceci de particulier qu’elle allait non seulement fouiller les recoins les plus obscurs des sociétés, de leur histoire et de leur âme, là où c’est le plus douloureux, mais qu’en plus elle en exaltait par la forme ses névroses les plus spectaculaires. Ses films étaient signés, comme ceux des cinéastes qui ont marqué le siècle, d’une griffe qui lui permettait de représenter comme nul autre des territoires aussi vastes que les profondeurs de la folie, la barbarie faite homme, la violence tant politique et militaire qu’urbaine. Il s’est attelé de la même manière à proposer une réponse à la question existentielle du pourquoi d’une humanité parvenue à la limite de l’implosion, en nous offrant une œuvre épique aux frontières de l’anticipation et de l’essai philosophique qui restera comme le point d’orgue de sa carrière : 2001, l’odyssée de l’espace.

Lorsqu’un peu avant 1957, Stanley Kubrick rencontre Kirk Douglas, le cinéaste a déjà réalisé trois longs métrages. La star et le génie ont semble-t-il quelques affinités politiques, et Douglas apprécie le travail de Kubrick qui n’a alors que 29 ans. C’est ainsi que Les Sentiers de la gloire va naître, et devenir le premier opus de Kubrick à assumer le sceau de « film classique ». On y retrouve ses obsessions récurrentes, avec la guerre de 14 comme théâtre des boucheries que seul l’homme peut infliger à son prochain, l’absurdité et l’incompréhension des violences les plus atroces et les traumas qui vont entailler les poilus à tout jamais. Cette fameuse virtuosité, qui fera l’empreinte de Kubrick, germe déjà dans les mouvements paniqués mais savamment maîtrisés filmés du fin fond des tranchées, ou comment organiser l’affolement avec brio en quelques simples leçons.

Sur leur lancée, Douglas et Kubrick tournent ensemble Spartacus en 1960. Le film emploie des moyens considérables, des milliers de figurants pour raconter la révolte des esclaves. Il se penche sur l’idée de mécanique humaine, d’anéantissement de l’individu, comment l’homme devient machine pour servir aveuglément ou broyer les contestations. Il faut revoir la fascinante scène de l’attaque des troupes romaines sur l’armée spartakiste, avec la structure géométrique des légions et leur ballet mouvant qui modifie leur déploiement comme le kaléidoscope change de motifs. Une sorte d’onde meurtrière. On pense alors aux liens qui unissent l’homme à l’idée de machine, un prélude à 2001… Il faut également revoir le chemin de crucifiés qui mènent à Rome, devenant par-là même la route de la liberté, son prix et celui de la perpétuation dans les consciences.

En 1962, Kubrick émigre à Londres. Par souci d’indépendance, pour éviter les pressions des grands studios hollywoodiens dira-t-on, et pour tourner Lolita puis Docteur Folamour en 1964. Le premier, tiré du roman de Nabokov, explore les dérives de la luxure, présente des identités « a-psychologiques », personnages symbolisant un nouveau pas de l’homme vers la fusion d’avec la machine, ce qui amènera en douceur la genèse du film suivant. Dr Folamour est un curieux opus qui use de procédés oniriques et autres ficelles surréalistes pour conter la troisième guerre mondiale et ses affrontements nucléaires. On est en 1964, en pleine guerre froide, et Kubrick se permet de faire passer le politiques pour des incapables ou des inconscients. Kubrick, sa liberté et son opinion dérangent.

En 1968, c’est le chef-d’œuvre absolu : 2001, l’odyssée de l’espace. Sorte de synthèse de ce qu’est l’homme et de ce qui fait l’œuvre, 2001… évoque le point de non-retour de l’humanité, l’extinction de l’homme par lui-même, happé par la machine, dévoré par elle. La boucle est bouclée, place à un recommencement, l’éternel recommencement. Suivant un rythme très lent, comme si l’on était en présence d’un ultime et consciencieux rituel écrit depuis les origines, Kubrick unit vie et mort, joint le début et la fin de l’ère de l’humanité, ignore toute temporalité classique pour en instaurer une nouvelle, plus soumise à un régime de cycle immense et infini. De son poste d’observation, il évoque des problèmes philosophiques comme religieux et nous soumet le monolithe noir comme question suprême, qui restera sans réponse. A chacun de la formuler, c’est ce qui compte.

Après ça, que faire ? Kubrick change de trajectoire, mais pas de préoccupations. Orange Mécanique, en 1971, choque. La violence urbaine, quotidienne, et les méthodes pour l’étouffer sont traitées sur un ton que Lewis Carroll n’aurait pas dédaigné s’il écrivait aujourd’hui. Maquillages, chorégraphies, costumes bariolés, gestes symbolisés contre crudité des actes, tous les artifices du féerique mettent une nouvelle fois à nu les monstruosités d’une société au sein de laquelle le cinéaste semble mal à l’aise.

Avec Shining, Kubrick se focalise sur les tréfonds de l’âme humaine encore plus précisément qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Il n’est ici plus question de guerre, ou de facteur actif traumatisant. L’homme est laissé seul face à lui-même, devenant son unique et pire ennemi, n’ayant à affronter que sa solitude. Tirée du célèbre roman de Stephen King et magistralement interprétée par Jack Nicholson, l’œuvre est glaciale, silencieuse, les phobies deviennent tentaculaires. On sait alors Kubrick claustrophobe, hypocondriaque ou agoraphobe. Il suffit de saupoudrer de détails encore plus minutieux sur ses obsessions de sécurité par exemple ou sur d’autres manies, et le mythe prend encore une autre dimension, ce film aidant. Kubrick devient l’auteur dément génial mais intouchable de peur d’être comme contaminé par quelque germe de la normalité.

La mort de Kubrick, comme le fut sa vie, est placée sous le signe de l’extraordinaire, alimentée par les rumeurs les plus dramatiques qui soient. Tout le monde se doute qu’il est décédé complètement normalement, dans son sommeil, mais personne n’a vraiment envie d’y croire. La véritable curiosité réside dans ce film qu’il nous a, normalement, laissé (légué). C’est là que les doutes, et donc les rumeurs, sont justifiées. Pourra-t-on y déceler un testament ? N’est-il pas curieux que cet homme, pour qui faire un film prend plusieurs années, en s’y consacrant dès lors corps et âme, s’en aille avant de nous avoir livré son dernier travail ? Comme s’il avait finalement décidé qu’il en était temps, une fois la tâche accomplie. D’ores et déjà, est-on en présence d’un film maudit, comme cela arrive rarement finalement, où au contraire d’une conclusion fantastique ? Eyes wide shut (Les yeux grands fermés), titre du prochain film, c’est peut-être sa façon de nous contempler maintenant…

La filmo de Kubrick :
Fear and desire (1953)
Killer’s kiss (Le Baiser du tueur – 1955)
The Killing (Ultime razzia – 1956)
Paths of glory (Les Sentiers de la gloire – 1957)
Spartacus (1960)
Lolita (1962)
Dr Strangelove (Docteur Folamour – 1963)
2001: a space odyssey (2001, l’odyssée de l’espace – 1968)
A Clockwork orange (Orange mécanique – 1971)
Barry Lindon (1975)
The Shining (Shining – 1979)
Full metal jacket (1987)
Eyes wide shut (1999)

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