Le C.E.C. (Centro Espressioni Cinematografiche) et la Cinémathèque du Friuli (Italie) ont cette année dédié la douzième édition des « Rencontres cinématographiques de Udine » au cinéma du Hong Kong et nous ont offert ce qui est à ce jour la plus importante rétrospective européenne consacrée à cette cinématographie. Quarante films réalisés entre 1950 et 1998 furent projetés à cette occasion, moins selon la volonté de rendre compte de façon objective de l’histoire de cette production que dans le but de montrer des films rares, méconnus, susceptibles de permettre aux cinéphiles occidentaux de réévaluer les apports d’un certain nombre de metteurs en scène oubliés.


Le second axe ayant dirigé les choix dans la programmation -œuvre de Derek Elley- fut la volonté de faire connaître les nouveaux courants du cinéma de Hong Kong. Dans ce cadre, de nombreux cinéastes et acteurs se sont déplacés à Udine afin de présenter leurs derniers travaux dont certains sont particulièrement prometteurs. Parmi les films les plus récents projetés à cette occasion et que l’on espère voir prochainement sur les écrans français, on peut évoquer Comrades, Almost a Love Story de Peter Chan (1996), First Option de Gordon Chan (1996), The God of Cookery de Li Lik-chi et Stephen Chiau (1996), Young and Dangerous III de Andrew Law (1996), Full Alert de Ringo Lam (1997), Intimates de Jacob Cheung (1997), Kitchen de Yim Ho (1997), Made in Hong-Kong (1997), ou encore The Longest Nite de Patrick Yau (1998).

Le premier de ces films, Comrades, Almost a Love Story, est un drame sentimental traitant de l’expérience des émigrés de Chine populaire à Hong Kong. De retour en Asie après un séjour à Hollywood, Peter Chan -célèbre pour ses comédies- surprit par le choix de ce registre plus romanesque. La très belle histoire de ce film retrace, sur une période de dix ans, le destin de deux jeunes Chinois, Li Xiaojun et Li Qiao, arrivés à Hong Kong dans le même train, en mars 1986. Leur rencontre, leur amitié qui deviendra de l’amour, leurs séparations et retrouvailles successives sont autant de prétextes à l’évocation des difficultés linguistiques, culturelles mais aussi et surtout économiques rencontrées par l’ensemble des déracinés qui affluent de la sorte à Hong Kong. Pour eux, cette ville incarne une véritable terre promise, un lieu où leurs efforts seront finalement récompensés et où ils feront rapidement fortune. Cette pérennité du « rêve américain », constante dans le cinéma de Hong Kong, est en outre symbolisée dans ce film par les retrouvailles finales des deux protagonistes dans une rue de New-York : comme par une ironie du destin, leur course amère derrière une image qu’ils finiront par renier se conclue dans le pays qui incarne cet imaginaire fondé sur l’argent et la réussite personnelle.
Maggie Cheung offre dans ce film une formidable interprétation de cette jeune chinoise arriviste qui masque sa fragilité derrière des ambitions arrêtées. Quant à Leon Lai, chanteur très populaire à Hong Kong, il est lui aussi parfaitement à son aise dans la peau de ce jeune homme qui apprend à composer avec les incertitudes de la vie citadine. Ces deux acteurs sont d’autant plus prédisposés à ces rôles qu’aucun d’eux n’est originaire de Hong Kong : Maggie Cheung a grandi en Grande-Bretagne et Leon Lai à Pékin. Ce film met aussi en scène de magnifiques seconds rôles, tels que la parente de Li Xiaojun, interprétée par Irene Tsu, une femme pathétique amoureuse de William Holden depuis un fameux après-midi où, trente ans auparavant, elle prit un thé avec lui. On peut relever aussi la performance de Christopher Doyle en professeur d’anglais alcoolique illustrant ses leçons à l’aide de films muets américains. C’est finalement une fresque très humaine que nous propose Peter Chan avec ce film, lequel navigue avec légèreté entre le drame et le sentimentalisme, sans omettre de nombreuses incursions bienvenues dans le registre comique.

Dans un genre beaucoup plus explosif, Young and Dangerous III reprend un thème cher au cinéma de Hong Kong : celui des « triades », groupes à tendances mafieuses qui se partagent la ville et se livrent entre eux à des luttes sans merci. Dans ce troisième épisode d’une série extrêmement populaire auprès du jeune public de Hong Kong, Andrew Lau met en scène la guerre que s’opposent deux chefs de gangs : le jeune punk Chan Ho-nam d’une part – dont les précédents épisodes illustraient l’ascension à la tête de la triade Hung Hing – et un gangster ambitieux et sadique, Crow, dont l’objectif est de prendre le contrôle du territoire de son adversaire. Pour anéantir son rival, il a recours à des procédés peu scrupuleux : actions mafieuses, passages à tabac et assassinats purs et simples, tous caractérisés par une violence et une cruauté sans concession.

L’irrespect de Crow pour toute forme de loi, et en particulier pour les lois de la « triade » qui fondaient le code très strict de ces sociétés parallèles, annonce l’anéantissement d’un système et une chute dans le chaos. Les mouvements de caméra houleux, les angles de prise de vue torturés, le montage dynamique et le jeu très énergique des acteurs contribuent à créer cette impression de tourbillon inéluctable vers la désagrégation de tout un système de valeur. La mise à mort de Smartie, la petite amie de Chan Ho-nam, dans l’ambiance post moderne d’un hangar affublé de postes de télévision et de néons glacials, est particulièrement symptomatique de cette course en avant vers le néant. Il convient toutefois d’atténuer ce lugubre tableau en précisant que ce film, bien que définitivement violent et cruel, est doté de nombreuses touches humoristiques propres à alléger l’atmosphère. Ce cocktail stylistique est d’ailleurs caractéristique du cinéma de Hong Kong et apporte bien souvent une dimension supplémentaire à des films qui seraient autrement limités par la loi des genres. C’est en fin de compte un très beau film que celui d’Andrew Lau, celui-ci ayant réussi à organiser ce désordre en une véritable composition picturale, un ballet de corps et de couleurs qui atteint son apogée dans le combat final : dans une apothéose formelle, celui-ci oppose les deux bandes rivales au cours des funérailles de Camel, le propre chef de Crow que celui-ci a assassiné.

Changeant littéralement de style, nous évoquerons pour finir le dernier film de Yim Ho : Kitchen, seconde adaptation cinématographique du best-seller japonais de Banana Yoshimoto. Mêlant drame, romantisme et comédie, ce film retrace l’évolution psychologique d’une jeune fille, Aggie, après le choc causé par la mort de sa grand-mère qui la plonge dans un mutisme total. Seules les attentions constantes que lui portent un jeune garçon, Louie, et sa mère, Emma, finissent par la faire émerger de son enfermement intérieur. La renaissance physique et spirituelle de la jeune fille est merveilleusement exprimée par la mise en scène de Yim Ho : l’esthétique vaporeuse de sa photographie, ses couleurs pastels et sensuelles, le monde d’odeurs et de sensations que nous révèlent ces images traduisent avec une extrême sensibilité la mélancolie de cette jeune femme qui apprend peu à peu à composer avec un monde trop cruel. Ses tentatives pour se retrouver elle-même se nourrissent du propre mal-être de ceux qui l’entourent. Emma doit affronter les méandres identitaires dans lesquels la plonge sa transexualité : elle est en réalité le père de Louie, lequel a décidé de changer de sexe à la mort de sa femme. Louie quant à lui sombre dans la folie à la mort de sa femme. Comme Aggie quelques temps plus tôt, sa douleur le projette dans une véritable torpeur. Ce sont finalement les destins de ces deux écorchés vifs, livrés à eux-mêmes dans l’inhumanité de la grande ville, que tisse Yim Ho avec une grande sensibilité tout au long du film. On regrettera simplement que la justesse avec laquelle il a su doser les rythmes et les différents styles dans les trois premiers quarts du film se relâche quelque peu dans la partie finale, laquelle n’atteint pas l’harmonie formelle du début.
Ces trois films ne sont évidemment que des exemples de la grande variété de la production cinématographique de Hong Kong dont la vitalité n’est en rien altérée par les incertitudes occasionnées par l’encore récente rétrocession de ce territoire à la Chine.

Christel Taillibert

PARTAGER
Article précédentThe Paolo Fresu Quartet – Angel
Prochain articleMad city