Pour les 75 ans de Spirou, les éditions Dupuis réussissent le grand écart absolu, entre La Véritable Histoire de Spirou en plusieurs volumes, la réédition de l’ancêtre Rob-Vel et la parution d’une 53e aventure échevelée, Dans les Griffes de la Vipère.

 

A l’inverse de tout autre héros de fiction, Spirou n’est pas la création d’un seul auteur, mais le projet d’un éditeur visionnaire : Jean Dupuis. Bon père de famille et patron aimé de ses ouvriers, Monsieur Jean concilie les valeurs humanistes et l’esprit d’entreprise. Un peu d’édification ne fait pas de mal. A croire l’enquête minutieuse de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault sur les origines de Spirou, la petite imprimerie familiale de Marcinelle en banlieue de Charleroi brillait pas moins que la crèche du petit Jésus en Galilée. « Dans toutes mes entreprises, écrivait l’éditeur dans ses mémoires, j’ai toujours demandé l’aide du bon Dieu par l’entremise de la Sainte Vierge. Je demandais de gagner assez pour faire vivre ma famille, pour payer mes ouvriers et fournisseurs, rien de plus ».

 

Ketjeou Poulbot ?

Et alors un ange descendit des cieux dans une grande lumière blanche. Le fait qu’il fut roux et tout de rouge vêtu ne l’inquiéta pas, car il avait vu le Signe. A 62 ans, il avait eu l’idée de créer un journal pour la jeunesse. Comme mascotte, il imagine un jeune « garçon de 8 à 10 ans, peut-être un peu turbulent et distrait ; mais son instituteur ne s’en plaint pas beaucoup parce qu’il essaye de faire ses devoirs comme il peut ». Heureusement, l’éditeur cherche autant à faire rire qu’à instruire. Le Spirou, c’est un peu l’équivalent du Ketje bruxellois ou du Poulbot parisien, et c’est justement un dessinateur parisien, Rober Velter, alias Rob-Vel, qui, par l’effet d’un peu d’eau-de-vie miraculeuse, donne chair et âme à Spirou, en même temps que ses habits de groom. L’humour des premiers gags paraît aujourd’hui bien désuet mais le style de cet ancien assistant de l’américain Martin Branner (Bicot) surprend par son dynamisme. Très vite, le petit garçon d’ascenseur s’élance dans une aventure au long cours pour devenir le globe-trotter que l’on connaît. Monstre marin, robot géant, faux décors égyptiens, cette première aventure mêlent les influences américaines (Flash Gordon) et franco-belges (Les Pieds Nickelés, Tintin) de l’auteur. Le reste est plus inégal. Mobilisé en 1941, Rob-Vel doit lâcher ses crayons, sa femme sous-traite à d’autres dessinateurs, mais le style s’en ressent, et l’éditeur décide finalement de leur racheter les droits du personnage pour le confier à Jijé. Cas unique dans la BD franco-belge, Spirou est ainsi le tout premier personnage (et le seul pendant longtemps) à avoir été racheté par un éditeur à son créateur.

 

Spirou Die Hard !

Si Rob-Vel ne retrouva jamais la gloire qui était la sienne avant-guerre, la carrière de Spirou, elle, était lancée. Personnage de commande qui passe de mains en mains, Spirou est toujours resté vivant auprès des lecteurs, avec des hauts et des bas. « Dupuis n’a eu de cesse de demander aux nouveaux repreneurs de faire « leur » Spirou, en adaptant systématiquement le personnage à l’époque de chaque nouvelle reprise, explique le scénariste Fabien Vehlmann, qui, avec le dessinateur Yoann, assure désormais la destinée de la série en remplacement de Morvan et Munuera. Le Spirou de Franquin est situé dans les années 50 et 60, celui de Fournier dans les années 70. D’où une série bancale mais touchante, en constant numéro d’équilibriste entre le meilleur et le pire et, par ce fait même, contrainte de se remettre constamment en question ». Attention au revers de la médaille. Vous en connaissez beaucoup des grooms qui courent l’aventure affublé d’un écureuil en peluche ? L’équilibre de Spirou est encore plus délicat à maintenir que dans Tintin. C’était déjà pas une sinécure de passer après Franquin, quand en plus on lui reproche d’avoir bretonniser Spirou (Spirou-biniou), le pauvre Fournier jette l’éponge. La reprise suivante, par Nic & Cauvin, est une aberration totale. Accommodé à toutes les sauces, Spirou n’est déjà plus vraiment Spirou. Bientôt ses aventures ressembleront au catalogue Heckler & Koch. Les premiers albums de Tome et Janry ont indéniablement la patate, mais la libre circulation des armes à feu va un peu à l’encontre de la philosophie qu’on se faisait du personnage. C’est Spirou Die Hard ! (Virus), Spirou Terminator (Cyanure). La Machine qui rêve enfonce le clou, très, très loin de l’esprit Spirou d’antan. Il faut tout le talent d’un Chaland, pour réussir son Spirou Pulp, hélas inachevé. Visionnaire, Chaland aura toujours eu une longueur d’avance sur son temps, même sur sa mort. Comment être rétro et moderne à la fois ? Comment lutter contre l’embourgeoisement qui frappe immanquablement des personnages confortablement installés dans le succès ? Tintin aussi avait connu ça. Pourquoi l’aventure, quand on est peinard à Moulinsart ? Le spleen du héros de bande dessinée, à moins d’être dès l’origine dans son ADN (Corto Maltese), était plus redoutable qu’une armée de Zorglub mort-vivants (Spirou Walking Dead).

 

Spirou à tous les étages

Résumons-nous : ces dernières années, on a vu passer un Spirou Blaxploitation, un Spirou-Swastika, Spirou-Akira, Spirou-Années-Folles, Spirou-Tech, etc. Avant, Spirou et Fantasio s’attaquaient juste à des trafiquants, des brigands un peu filou, un cousin aigri et envieux (Zantafio) ou un génie du mal, mégalo d’opérette (Zorglub). Aujourd’hui, signe des temps, Spirou est aux prises avec l’hydre du libéralisme. On n’échappe jamais complètement à la vulgarité de son époque. « Etre moderne,explique Fabien Vehlmann, c’est déjà comprendre quel modèle initial on cherche à moderniser. Il ne s’agit  pas de se couper de ses racines, bien au contraire. Et c’est aussi autre chose que d’ajouter de simples accessoires contemporains (smartphones, etc.), ou des éléments de langage (je kiffe, je tweet, etc.). Concernant Spirou, c’est à la fois chercher à inscrire un personnage dans son époque, dans son zeitgeist, mais aussi tenter de le rendre intemporel. Et l’exercice est d’autant plus amusant (et périlleux) qu’avec Yoann, nous avons voulu que notre Spirou soit légèrement « postmoderne » : en l’obligeant à porter à nouveau son costume de groom non pas parce qu’il travaillerait dans un hôtel, mais bel et bien parce qu’il reste le porte étendard du journal qui porte son nom ». Le dynamique duo maintient un tempo et une fantaisie de bon aloi.Mais quand même, quelle plaie de vieillir, quelle connerie la modernité ! D’ailleurs, je n’avais jamais tant remarqué la calvitie de Fantasio. Vite ! allons vérifier quelque-chose dans la glace…

 

Spirou par Rob-Vel, Intégrale 1938-1943
La Véritable Histoire de Spirou, 1937-1946, de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault
Dans les Griffes de la Vipère, de Fabien Vehlmann et Yoann

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