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Neuf heures du matin et déjà le premier entretien d’une longue journée promotionnelle pour Goldfrapp, révélation anglaise de la rentrée musicale. Les traces d’une nuit mauvaise creusent encore les traits de la chanteuse Alison Goldfrapp, transfuge de Tricky & cie. Seul rescapé, Will Gregory, l’instigateur du projet, répond calmement à des questions mal ajustées. Prise de son chaotique et propos nonchalants.

Dans l’effervescence d’un bar du 3e, trois singularités biologiques totalement perdues. Deux musiciens exténués assis au coin d’une table douteuse : Will Gregory et Alison Goldfrapp, qui ont traversé la Manche pour quelques courtes journées promotionnelles en France. La présentation mutuelle tourne vite au laïus biographique. Will Gregory prend la parole et retrace rapidement leur historique : « Alison a travaillé pendant un certain temps en tant que chanteuse dans des projets variés, du cabaret décalé à la musique électronique. Elle a fait ses débuts dans une école d’art à l’université du Middlesex. » Une démarche qui marque la passion de la chanteuse pour l’installation sonore et visuelle. Sa carrière musicale se fait ainsi en marge d’une scène rock-pop ennuyeuse et démarre avec Orbital et Tricky, vieux amis. Présente dès le premier album du gourou de la trip-hop climatique, elle commence progressivement à concevoir la bande-son intime de ses aspirations musicales.

La rencontre se fait « par hasard », par connexions amicales. Will Gregory est un rejeton de la musique visuelle, nourri par les productions BBC et consorts. La musique de film est pour ce compositeur une sorte de négociation entre l’image et la narration (« Image and sounds are intermingled, deeply intermingled »). Son travail sonore découle directement de cette conception musicale de l’image, et vice-versa. Cette musique cinématique se construit dans un premier temps sous la forme de cut-up de bandes que chacun d’eux s’envoie par courrier. Snail-mail for snail-music aurait pu dire Wyatt.

Cet échange productif dure plus d’un an et dégage rapidement la nécessité pour les deux musiciens de travailler ensemble. Musique épistolaire au commencement, le projet Goldfrapp devient rapidement une formule de studio légère et intimiste dont l’ébauche se fera durant l’été 99. Pour l’occasion, Alison et Gregory créent ex nihilo un petit studio d’enregistrement dans la campagne anglaise, près de Bath. Un isolement complet entrecoupé par les passages fugitifs des musiciens venus apposer leurs cordes à certains morceaux.

Le résultat de ces cinq mois d’isolement balance entre avant-garde séduisante et décalages musicaux élégants. Si le duo Goldfrapp/Gregory se défend de toute notion d’avant-garde (« l’avant-garde est un concept idiot »), leur musique est pourtant un mélange réussi entre musiques populaires et minimalisme savant. Comme souvent, les influences revendiquées par les musiciens ne donnent pas dans l’étonnant : Michel Legrand pour Will Gregory qui cherchait ce jour-là désespérément un 45 tours du compositeur ; Marlene Dietrich pour Alison Goldfrapp, en plein décalage cosmique. Pourtant, au-delà d’un troublant renvoi à Portishead, dont Gregory a croisé le chemin dans le rôle du saxophoniste en alternance, des références soulignées à Nino Rotta, Ennio Morricone ou autres figures de la minimal-BO, parsèment les mélodies de Goldfrapp.

Dans le flot inner-joke de Alison Goldfrapp, seul le mot de « cinéma » semble surnager. Références aux grandes années du cinéma noir et des surréalistes, les allusions, de Murnau à Welles, fusent. Goldfrapp fait en tout cas preuve d’un attachement délibéré à une esthétique de l’image, composant la bande-son d’un film imaginaire. On est immédiatement frappé par les multiples utilisations possibles de Felt mountain en tant que musique de film. Will Gregory s’en étonnerait pourtant presque : « une BO… ce serait un réel plaisir… mais personne ne nous l’a proposé pour l’instant. »

Tout en nonchalance, l’entretien se finit comme il s’est déroulé, à la Gonzo. Quelques allusions à leur premier concert en France (aux Transmusicales), des échanges de disques à écouter (le dernier Pascal Comelade, le mécanium musical de Pierre Bastien), des conseils pratiques (changer de métro à Châtelet et prendre la ligne 4 direction porte d’Orléans), une adresse pour trouver le dernier Scanner (Wave, rue Keller) et un échange final de sourires fatigués. Bonne nuit Dr Schizo.

Lire la critique de Felt mountain