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Gildas Milin, 30 ans, wonderboy du théâtre, encensé par toute la critique il y a quatre ans pour son premier texte L’Ordalie, revient après plus de deux ans d’absence avec un nouvel opus. Le Premier et le dernier est à la fois un livre, un film et une pièce. Rencontre.

Chronic’art : Vous n’avez pas eu l’impression d’être un homme à abattre après le succès relatif de votre seconde pièce, Le Triomphe de l’échec ?

Gildas Milin : Ah…(temps mort) Il est arrivé que des gens estiment que L’Ordalie ou Le Triomphe de l’échec étaient des pièces trop violentes. Ils ont eu envie de me taper dessus. Ca s’est passé deux ou trois fois. Ils étaient vraiment énervés ! A propos du Triomphe, quelqu’un a même eu l’impression que je racontais sa propre histoire et m’a expliqué comment j’aurais dû le faire… Très étrange…

Trois ans se sont écoulés depuis, qu’avez-vous fait pendant ce temps ?

Pas tout à fait trois ans, quand même. Eh bien, j’ai écrit Le Premier et le dernier qui se joue en ce moment au TGP à Saint-Denis. C’est la pièce qui m’a pris le plus de temps : deux ans au total. Et puis, juste après Le Triomphe de l’échec, je suis parti travailler à Berlin. J’ai participé au festival DeutschlandBilder (« Images d’Allemagne ») avec un spectacle : La Troisième vérité.

On pourra voir ce spectacle ici ?

Non. C’était un travail spécialement élaboré pour là-bas. Trois auteurs étaient invités : un Anglais, un Russe et un Français. Nous étions censés ne pas connaître Berlin. C’était mon cas, je n’y étais jamais allé. L’idée était de passer une semaine avec une traductrice, de regarder cette ville et d’écrire. Une fois le texte terminé, libre à nous de monter le spectacle où nous le voulions. J’ai présenté mon travail dans un temple bombardé de l’ancien Berlin-Est. Une expérience passionnante ! Pourtant, au départ, je n’étais pas convaincu de le faire. Il me semblait que je ne racontais que des clichés sur des stéréotypes historiques autour de Berlin. En plus, je voulais aborder le thème du feu, et pour les Allemands cet élément a un sens vraiment… particulier.

Quelle histoire avez-vous raconté finalement ?

Celle d’un peintre auquel on passe commande d’un tableau qui représenterait Berlin. Il racontait qu’il n’arrivait pas à le faire. Il finissait pas le brûler. A travers la toile qui flambait, on pouvait peu à peu percevoir la ville telle qu’elle est. Ce peintre disait : « Ce tableau est mon premier spectacle de théâtre. » Il décidait donc d’arrêter la peinture et d’aller vers le théâtre en pensant : « Mon dernier tableau est mon premier acte de théâtre. »

On n’est pas loin de votre dernier texte Le Premier et le dernier ?

Oui !

Le Premier et le dernier est un spectacle concept. Comment avez-vous procédé pour ce nouveau texte qui a l’originalité d’être à la fois une pièce, un film et un livre ? Quelle était l’idée de départ : le plateau ou la caméra ?

Je voulais créer une matière qui puisse servir aux deux. C’est la première fois que je pense ainsi. C’est venu au cours des répétitions sur les premiers spectacles que j’ai pu faire. Au bout de quelques semaines, tu vois émerger des intuitions fondamentales d’acteurs et d’un coup tu te rends compte que la vérité de telle personne passe à travers cette fiction-là ou ce personnage-là. Souvent on est surpris et on se dit : « Ah, si j’avais pu filmer ce moment ! » Je voulais donc produire un texte qui permette cette expérience. Après quelques semaines de travail, nous sommes donc partis dans Paris pour filmer en décor naturel ces premières intuitions. Au théâtre, on sait bien qu’on se situe dans un « processus de capitalisation » de ces intuitions. Nous avons tourné vingt-cinq heures de rushes en digital. Pour le son, on a fait appel à des gens de la Femis. Par manque de temps, j’ai décidé de tourner surtout en plans-séquences, ce qui donne des choses incroyables, car dans la pièce, la première scène fait quarante minutes ! On a donc tourné sept plans-séquences de quarante minutes. Cinématographiquement, ça n’a aucun sens.

C’est une expérimentation ! Le cinéma est un art qui vous travaille depuis un moment. On trouvait déjà quelques prémices cinématographiques dans L’Ordalie.

C’est clair qu’il a toujours été très présent. Aujourd’hui, je pousse le bouchon un peu plus loin. J’ai une formation de plasticien. J’ai surtout fait de la peinture avant de commencer un peu à faire de la musique. Plus tard, j’ai essayé d’être acteur au Conservatoire, mais la peinture est toujours là. On la retrouve à travers mon écriture. Je crois que ma façon d’écrire est très spatiale. J’imagine pas mal de choses qui trouvent un mode de transposition sur le plateau, mais qui sont d’emblée, dans l’écriture, assez cinématographiques. C’est un jeu aussi de raconter une histoire en se demandant quels seront les aspects spécifiquement « film » et ceux davantage « théâtre ».

Le Premier et le dernier est une pièce difficile à résumer. On y retrouve des thèmes que vous aviez abordés dans vos textes précédents.

C’est une saga qui part sur une base de polar et qui explose complètement. Ce n’est pas le polar qui m’intéresse, mais plutôt le fait de savoir comment va se développer la vie de chaque personnage. Que vont-ils découvrir ? Que va-t-il leur arriver ? La séquence d’ouverture est une scène d’exposition où David (Patrick Catalifo) explique la nuance entre Cosa Nostra, mafia russe, biélorusse, escadrons de la mort (qui sont des milices mafieuses de sécurité et de nettoyage)… Pour comprendre l’histoire, il faut comprendre ce plan-là. Puis David explique comment fonctionne l’Etat et quels rapports il entretient aujourd’hui avec la mafia. Un grand bilan du grand bordel occidental actuel !

Le bonheur n’est-il pas quand même le propos central de la pièce ?

Si, absolument ! C’est un questionnement sur le bonheur… et aussi la présentation d’un enfer. Au fond, on s’est tous fait cette promesse : « Un jour, je serai heureux. » On ne s’en parle pas forcément les uns les autres, mais on partage cette quête. Après on regarde le monde autour de soi… Ca commence à l’école, on nous dit qu’on aura des raisons d’être heureux, alors on se met à y croire et on court après des choses qui sont en dehors de nous. Il suffit d’avoir un accident ou une maladie grave, de connaître un moment où la vie est mise en cause et on se dit : « J’avais tout. J’étais heureux. » Etre en vie, avoir un cœur qui bat, sentir la vie en soi, c’est le lieu du bonheur. Certains d’entre nous le comprennent en trois secondes, d’autres mettent plus de temps. L’histoire de ma pièce, c’est ça : des gens perdus qui se demandent où est le bonheur. La vie est un miracle et parfois on a tendance à l’oublier.

Où verra-t-on le film Le Premier et le dernier ? Sur scène, en parallèle aux représentations ? En salle ?

L’idée, ce serait plutôt la salle. D’ailleurs le scénario a passé le premier tour du CNC en section long métrage. Des producteurs sont venus voir le spectacle. Ils ont rencontré l’équipe. J’ai proposé à plusieurs productions le pilote vidéo d’environ une heure à partir du tournage ultra-rapide qu’on a réalisé.

C’est une première dans le genre ?

Oui. On connaît les allers retours entre théâtre et cinéma, je pense à Fassbinder, Pasolini. Mais, sur un même texte, je crois qu’on ne l’a jamais vu.

Paris est une ville que l’on visite beaucoup dans vos pièces. Avec L’Ordalie, on se promenait dans le 1er arrondissement. Dans Le Premier et le Dernier, l’action se situe plus dans le Nord de la capitale. Vous avez déménagé ?

(Rires) Absolument. Maintenant je suis plus au nord !

Vous écrivez pour des acteurs précis ?

Disons que j’écris avec l’idée que quelle que soit la personne qui ouvre le livre, elle se dise : « Tiens, j’aimerais bien jouer ce rôle. » Ensuite, je cherche qui pourrait l’interpréter. Sur Le Premier et le dernier, j’ai même, pour la première fois, organisé un casting.

Qu’est-ce que vous aimez lire ?

Je ne suis pas un grand lecteur. Le Premier et le dernier est tiré de l’Apocalypse de Jean. Disons que c’est un pied de nez : je pense n’avoir jamais lu la Bible en entier. J’aime Astérix et Obélix… En roman, par exemple, je n’ai quasiment rien lu. A cause de l’esthétique, de la peinture et du questionnement que j’avais là-dessus, à un moment, je me suis plongé dans Malevitch, Bataille, Heidegger… Tout ça déteint sur ma façon d’écrire.

Quels cinéastes aimez-vous ?

Audiard, père et fils. J’aime avoir une émotion esthétique. Ca peut être un début de film de Lynch ou Le Mépris de Godard. Cassavetes aussi pour son travail avec les acteurs qui vise à l’expression libre.

Que faites-vous lorsque vous ne faites pas du théâtre ?

J’écris. Sans blague ! J’ai arrêté la peinture, enfin maintenant je peins dans ma tête. Je m’intéresse pas mal au cinéma et puis, je compose de la musique. Je suis en train de former un vrai groupe où je chanterai. J’écris les paroles et la musique, même s’il y a une réécriture collective. On va essayer de faire un disque. C’est de la chanson française sur une base rock. C’est pour ça que je suis si intéressé par Bashung car je ne suis pas très éloigné.

De ce qu’il fait ?

Pas forcément de ce qu’il fait, mais de ce que je ressens, de là d’où ça vient… une grande joie, une grande angoisse… Qu’est-ce qu’on écrit et qu’est-ce qui nous écrit ? Quand on compose, on ne sait plus. Lorsque la source a donné un texte ou une musique, il reste une sorte de négatif en face de soi.

Passer d’une discipline à l’autre n’est pas apaisant ?

Ce qui apaise, c’est le moment où on joue devant des gens, pas celui où tu cherches et où tu composes. Je crois que je n’arriverais pas à faire une seule chose. J’arrive à respirer grâce à cette pluralité. Au Conservatoire, Philippe Adrien m’a dit un truc super important. A un moment donné, j’étais tous azimuts : acteur, metteur en scène, peintre, sculpteur, je chantais, je voulais être réalisateur. Je me suis dit : « Stop ! » Et Philippe m’a simplement demandé : « Mais où est le problème ? Si tu as envie de faire cinq, six trucs différents, il suffit de bosser cinq, six fois plus ! » C’est la première et la dernière fois qu’on m’a tenu ce discours. J’ai suivi son conseil ! Passer d’un univers à un autre est une soupape pour moi.

Le Théâtre de l’Odéon vous consacre quatre soirées en mai prochain. Que va-t-il s’y passer ?

Pour l’instant, c’est vraiment une énigme. Je suis censé parler des influences. De mes influences. Je pense qu’il y aura des lectures d’Astérix et Obélix et de Malevitch. Ce sera très contrasté. Je vais voir avec quelles personnes faire ça… Peut-être créera-t-on une sorte de mini-happening, avec musique, peinture… Peut-être qu’on tentera de trouver une forme de mini-spectacle. Mais les influences, c’est vraiment le truc qui me pose beaucoup de questions.

Propos recueillis par

Voir notre critique du Premier et le dernier (texte aux éditions Actes Sud Papiers)

Soirées Gildas Milin à l’Odéon Théâtre de l’Europe les 9, 10, 11 et 12 mai 2000
Renseignements : 01 44 41 36 68