Un fourmillement agite la vie culturelle et artistique dans l’Europe de la fin du siècle dernier. Une réaction contre l’art officiel des académies se dessine, et l’esthétique symboliste joue un rôle important dans l’inspiration de cet éphémère mouvement qu’est l’Art Nouveau. Un peu plus qu’une rose, il ne vivra en effet que 25 années, un petit quart de siècle, tout compris. Pourtant, a style is born, diront certains, qui selon les plus enthousiastes, marque -n’ayons pas peur des clichés- l’avènement de l’Art moderne.

A la fin du XIXe siècle, les artistes se sont lassés des styles historiques. Victor Hugo meurt en 1886, la littérature se libère : la poésie s’affranchit de la versification stricte, Rimbaud jette son Bateau ivre dans des petites revues qui ne cessent de se former, de disparaître et de renaître, tels d’effrontés Phœnix de papier. Les symbolistes envahissent la place, Mallarmé s’engouffre dans la brèche en rêvant à l’Œuvre d’art totale, l’impressionnisme triomphe : les éléments sont réunis pour qu’enfin une nouvelle forme d’art voit le jour avec l’Art Nouveau. Rupture et transition dans l’art du siècle naissant, une certaine idée de la modernité rôde en ses ombres. L’influence du Japon sur l’Art Nouveau et l’art tout court au tournant du siècle est considérable. Monet lui-même, sur la fin de sa vie, couvrait d’estampes japonaises les murs de sa maison de Giverny. « Ce que nous voulons faire, c’est ce que les Japonais ont toujours fait », déclarait l’Autrichien Josef Hoffmann qui dédia son œuvre à la forme carrée. Au-delà des nouveaux motifs inspirés par la nature, les compositions asymétriques, et la beauté de la ligne libre, l’Art Nouveau retient la vision égalitaire de l’art japonais qui abolit la distinction entre arts « majeurs » et arts « mineurs ».

L’Art Nouveau s’exprime dans la diversité et non dans l’uniformité. Des variantes s’épanouissent à travers le monde, et particulièrement au Nord et à l’Est. En Angleterre, John Ruskin prône une nouvelle éthique économique dans une Angleterre qui tolère mal le mariage entre arts appliqués et production industrielle. L’Aesthetic Movement fait des émules, et le mouvement ne tarde pas à gagner l’ensemble de l’Europe. Walter Crane (gravures, illustrations, peinture, dessins sur tissus, vitraux et céramique) et Aubrey Vincent Beardsley, un dandy au style graphique inédit, créé dans un espace à deux dimensions, sont les acteurs principaux de l’Art Nouveau à l’anglaise, également appelé Liberty en référence à Arthur Lasenby Liberty, un grand commerçant d’artisanat d’art de l’époque. En Ecosse, le groupe des quatre, The Four, composé de Charles Rennie Mackintosh, Herbert MacNair et les sœurs Macdonald, expose pour la première fois en 1894 et popularise en Europe le style Glasgow, son univers fantomatique, mystique et ascétique. De son côté la Sécession viennoise, créée par le peintre Gustav Klimt en 1897, s’attache à la ligne sinueuse et dynamique avec Otto Wagner « le géant de l’architecture », Josef Hoffmann, Alphonse Mucha « le Tchèque parisien » et Koloman Moser. En Scandinavie, l’Art Nouveau s’exprime d’abord en un trait expressif, une lumière plus claire, plus intense qu’en Europe et que l’on retrouve dans les tableaux d’Harald Oskar Sohlberg, ou d’Edvard Munch qui ne résiste pas à l’attrait des fantasmes symbolistes. La Finlande, sous domination russe depuis 1808, arrache son indépendance à grand peine en 1917 ; cette quête de liberté, mâtinée de patriotisme résistant, imprègne la vie artistique et intellectuelle du début du siècle : on s’enthousiasme pour Baudelaire et Wagner tandis que Gallen-Kallela introduit le Jugendstil allemand et explore la voie des arts appliqués en privilégiant le bois ou le vitrail ; l’architecte Eliel Saarinen dessine aussi bien des meubles que les plans de la gare centrale d’Helsinki ; Ville Vallgren, finnois francophile consacre ses sculptures à la Femme et avoue : « La femme est mon idole, je suis son serviteur ». En Norvège, Gerhard Peter Munthe puise son inspiration dans le style dragon et le folklore national, qu’il choisit d’ailleurs pour décorer la Hakonshalle de Bergen en 1916.

La famille Bugatti, en Italie, marque l’Art Nouveau sur deux génération, en commençant par le père, Carlo, qui crée des meubles inspirés de l’art africain, puis des objets en argent à partir de 1904. Son fils, Rembrandt, trouvait ses modèles dans les zoos, le plus souvent à Paris ou à Amsterdam, et dessina en 1928 l’Eléphant dressé, le bouchon de radiateur de la Bugatti Royale, chef d’œuvre à deux mains de son frère aîné Ettore et de son propre fils Jean. Munich en 1900 est « la ville de la jeunesse » pour le poète Stefan George, « la ville des arts appliqués » pour l’écrivain Thomas Mann. Reconnaissant l’héritage du passé, les jeunes artistes et écrivains bavarois ont hissé l’Art Nouveau munichois au rang d’une élégance et d’une modernité universelle : August Endell réalise l’architecture et la décoration intérieure du Hof-Atelier Elvira en 1897, et Kandinsky offre au monde de 1910 la première peinture abstraite. Avec l’école d’architecture de Chicago et Frank Lloyd Wright, Louis Comfort Tiffany et les arts graphiques à l’américaine, l’Art Nouveau conquiert les Etats-Unis ; Aux Pays-Bas on défend la ligne abstraite et la nouvelle architecture de Hendrik Petrus Berlage. Osera t-on aussi balayer d’un geste l’incontournable ligne belge et Victor Horta, Philippe Wolfers et ses bijoux ? et Gaudi, Barcelone ? On osera. Mais c’est faute de place et non faute de goût.

Lire l’article « Une rétrospective de l’école de Nancy« 
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A consulter :
le site de l’école de Nancy
L’Art Nouveau en France (1890-1910)
L’Art Nouveau en général

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