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Mail-interview de Don Nino à propos de son nouvel album On the bright scale. Une parenthèse à NLF3[trio], où Nicolas Laureau retourne à ses fondamentaux, Barrett, Drake, Veloso : songwriting, intimité, psychédélisme léger.

Chronic’art : Le morceau qui donne son titre à l’album, On the bright scale, est très cotonneux, rêveur, et un peu angoissant aussi… Est-ce qu’on peut l’interpréter comme une chanson qui parlerait du vieillissement, voire de la mort ?

Don Nino : Oui, tout à fait. C’est en réalité un morceau qui parle de l’étroite relation entre la mort et la vie. La vie est pareille à une gamme avec ses digressions harmoniques possibles, ses passages du mode mineur (tristesse, mélancolie, etc.) au majeur (joie, hédonisme, etc.) et vice versa. En réalité, c’est un thème omniprésent dans mes textes depuis mes débuts, mais je crois avoir trouvé un nouvel angle à travers ma position de jeune père d’un garçon de 3 ans. Ce texte parle à la fois de la relation à mon propre père, de la souffrance que m’a causée sa disparition et de la relation de joie, pleine de vie que je partage avec Raphaël… Et la corrélation de mes deux rôles me projette sur une échelle émotive, qui se rapproche de l’idée de gamme. Une gamme mineure qui se transforme en quelque chose de joyeux. Il y a, je crois, toujours une souffrance derrière un beau sourire. C’est un morceau effectivement mélangeant une souplesse bossa, celle de la jolie photo de famille, et une certaine inquiétude, celle de l’enfant qui regarde son père vieillir, partir.

Il y a une dimension un peu « autiste », qui se dégage de l’album (même la déambulation Goutte d’or experience est plus une chanson d’intérieur). Est-ce dû au fait d’avoir travaillé en solo chez toi, une ambiance créée par la production (ce piano d’appartement…) ? Ou bien es-tu finalement particulièrement sédentaire, réservé, dans ta création musicale ?

Je ressens le mot « autiste » comme un peu dépréciant. Je crois être au contraire très ouvert sur le monde qui m’entoure ; mais il est vrai que dans la conception de cet album, j’ai pris le parti de travailler à domicile, face à ma réalité quotidienne, et cela avec le désir d’exprimer un univers introspectif largement empreint de vies extérieures. L’idée était de faire un disque basé sur l’intimité comme contrainte. Donc dans un lieu de vie, où l’on ne doit pas être surpris de devoir refaire un morceau pour une casserole qui tombe par terre, où les accidents merveilleux (les petites catastrophes, comme j’aime les appeler) arrivent plus facilement qu’en studio ou avec cinq autres musiciens enfermés dans un studio.

Tu cites Nick Drake ou Syd Barrett parmi tes influences, qui sont eux-mêmes des personnages relativement retirés, renfermés. Penses-tu que cette particularité (une sorte de solitude) dans leur travail t’as également marqué ?

Oui, je pense que j’adhère aux musiques qui font échos à ma propre expérience, à mon propre vécu. C’est comme ça que je choisi des disques. Et non pas parce qu’ils sont à la mode ou que le chanteur est joli.

Le piano est très important dans tout l’album. Est-ce un instrument avec lequel tu composes directement ? Généralement, comment construis-tu tes morceaux ? Par touches successives, par montage, d’un trait ? Et sur quel matériel (logiciel, instruments…) ? Quelle est la part d’acoustique et d’électroniques ?

Certains morceaux naissent du piano, d’autres de la guitare. Je suis musicien autodidacte et le piano m’a toujours interpellé. J’ai réalisé un vieux rêve en achetant en 2002 un Pleyel droit pour mon travail à domicile. Mais je joue également de nombreux claviers vintage, des toy-pianos, instruments jouets, melodica, kalimba, etc. Je collectionne un petit peu les timbres et les objets, les instruments. Aujourd’hui je m’intéresse au violoncelle. Les morceaux ont tous suivi des histoires différentes. Mais globalement, je pars toujours d’une base solide piano / voix ou guitare / voix que je déstructure, réarrange. Les deux instrumentaux viennent du piano. Il est central, car effectivement j’aime le côté intimiste qu’il amène. Le son du piano enregistré dans une pièce à vivre constitue en soi l’âme instrumentale du disque.
Eli Said est inspiré par un personnage du film Elephant de Gus Van Sant. Tu participes aussi au Cinémix de Que viva Mexico ! d’Eisenstein avec NLF 3[Trio]. Et tu parles de ta musique comme un « coloriste ». Quelle est la part de l’image dans ta création musicale ?

Je ne peux pas m’empêcher de visualiser des choses lorsque je compose. Exactement comme lorsqu’on écrit un scénario ou une fiction et que l’on ferme les yeux pour imaginer les plans, les travellings. Le déroulement des séquences, des images est nécessaire dans ma méthode de travail. Si ce déroulement ne s’opère pas, je n’y vois rien, je renonce. Etant donné ma passion pour la photographie et ma boulimie pour le cinéma, il est logique que ma musique en soit empreinte, mais je ne m’en rends pas toujours compte. J’ai réalisé tardivement que le texte asséné à la fin de l’album sur The Siver tracks parle d’un personnage du Faisan d’or, film kazakh sorti en 2001. J’ai composé, écrit et maquetté Eli said en vingt minutes, de retour d’une séance d’Elephant. Tout simplement parce que le film m’a impressionné, au sens littéral. C’est alors moins complexe de faire le travail de projection soi-même. Je faisais déjà beaucoup de choses comme cela dans Prohibition, où je citai L’Homme à la peau de serpent ou développais du spoken-word sur une démarche presque « beat generation ». Là aussi avec un fort penchant cinématographique.

Enfin, Caetano Veloso, Fela ou les compilations Ethiopiques imprègnent évidemment ta musique. Aujourd’hui, est-ce que tu écoutes encore du rock ou de la pop, et comment décrirais-tu ton parcours d’amateur de musique, d' »écouteur », depuis Prohibition jusqu’à aujourd’hui ?

Je pense que j’écoute toujours autant de rock, de blues, de folk et de pop, avec des périodes pendant lesquelles je privilégie certains disques plutôt que d’autres, selon mes humeurs, mes envies, comme tout le monde. Il est vrai que j’ai une liste de disques de chevet difficilement compressible. Enfant, j’ai eu une culture musicale heureuse, orientée par les goûts de mes parents. Beattles, Pink Floyd, Dylan, Cohen, musiques traditionnelles indiennes et africaine, énormément de jazz, de vieux blues, Astrud Gilberto et des chants amérindiens. A la préadolescence, j’ai atterri en France en pleine vague new-wave. C’est Robert Smith et Daniel H (période Bauhaus) qui m’ont mis une guitare entre les mains à l’âge de 13 ans. Qui aurait pu résisté ? A la fin des années 80, j’étais réellement passionné par des groupes comme Sonic Youth, Savage Republic, plus tard par des projets comme Fugazi, Dog Faced Hermans, the Ex, qui justement réhabilitaient pour moi ce que la liberté du mot « Jazz » a toujours sous-entendu. Etant dans une démarche artistique assez radicale avec Prohibition, je pense avoir écouté peu de disques de 1992 à 1994. Puis, je me suis penché à nouveau sur des vieux classiques qui n’ont jamais quitté mes étagères, les Sergent pepper, Piper at the gate of dawn et autres… Les multiples rencontres avec des musiciens et amis, les échanges avec les proches m’ont ouvert très souvent à des disques magnifiques. J’ai découvert avec Quentin Rollet, Ludovic Morillon et mon frère Fabrice, Steve Reich, toute la scène Knitting Factory et Tzadik, Fred Frith, le vrai free-jazz, l’Afro-beat. Je ne remercierai jamais assez David Grubbs de m’avoir fait écouter le Pink moon de Drake en 1998 (il était temps, je l’admets), que j’avais complètement occulté pour avoir commencé par Five leaves left et ses arrangements pompeux (mais que je trouve aujourd’hui magnifiques). Ma compagne m’a fait découvrir Barabara et Léo Ferré. Je trouve ça magnifique, je connaissais mal. Le propre de la musique enregistrée est d’être là, figée dans l’histoire, immuable et éternelle, alors que l’homme, lui, suit son chemin, évolue, change d’humeur. En dansant de tristesse, en pleurant de joie. Comme dans le Mexique qu’Eisenstein montre dans Que viva Mexico !

Propos recueillis par

Lire notre chronique de On the bright scale