PARTAGER

Après « Baise-moi » le livre, voici Baise-moi le film, et si le plus cinématographique des deux n’était pas celui qu’on croit ?En 1993, quand paraît Baise-moi, Virginie Despentes débarque dans le monde de la littérature comme un ovni. Violence, sexualité crue, détachement des personnages et écriture brute, celle que beaucoup traitent de pornographe ouvre la voie à une littérature féminine hardcore. Voie dans laquelle s’engouffrera quelques années plus tard avec moins de talent Claire Legendre – Viande (1999). Virginie Despentes devient une icône post-punk trustant les plateaux télé, multipliant les apparitions à NPA ou ailleurs. On pense à un feu de paille. Un coup d’éclat de l’ex-vendeuse dans un sex-shop lyonnais. Mais deux livres (Les Chiennes savantes, 1995, Les Jolies Choses, 1998) et un recueil de nouvelles (Mordre au travers, 1999) plus tard, la Despentes est toujours là, creusant son sillon purement trash dans le monde tranquille de la littérature française.

« – Ce n’est pas l’idée que je me fais de la littérature.
– Moi non plus », affirmaient Françoise Sagan et Philippe Sollers à propos de Baise-moi. Tant pis pour eux.

Dès son premier roman, paru en 1994, Virginie Despentes est en plein dans l’univers du cinéma : le fond comme la forme. Extrait : « Nadine attend que la cabine se libère, assise sur le banc à côté. Elle n’a pas fait cent mètres à pied, mais son dos est trempé de sueur. Trop chaud. Lumière trop blanche. Un seul aspect positif à cette exagération estivale : la bière soûle plus vite qu’à l’accoutumée. Vivement le soir quand même. I’m screaming inside, but there’ no one to hear me. Ce putain de casque a des faux contacts de plus en plus fréquents. » Tout est déjà là : lumière, bande musicale, etc. Du début à la fin, le texte de Baise-moi se nourrit de possibles indications scénaristiques. Le ton du roman, lui, est brut, saccadé, pas besoin de tralala littéraire, comme pour un scénario, simple support au visuel. Pourtant, cette proximité entre le texte du roman et un possible scénario cinéma n’est pas aussi évidente. Quand Virginie Despentes publie Baise-moi, elle n’est pas dans la peau d’une réalisatrice frustrée. Pour preuve, ces quelques mots publiés sur baisemoilesite.com qui prouvent que son envie de mettre Nadine et Manu en images n’était pas préexistante à l’écriture du roman : « Durant cette période (de préparation du film), j’ai le temps de prendre goût à la réalisation. Je découvre l’envie de filmer des personnages, de donner un visage, une voix, un regard et un corps à ceux que j’imagine. »
Le rapport au cinéma est donc ailleurs : dans un plaisir de spectatrice. Dès les premières lignes du bouquin, le ton est donné : « A l’écran, une grosse blonde est ligotée à une roue, tête en bas. Gros plan sur son visage congestionné, elle transpire abondamment sous le fond de teint. Un mec à lunettes la branle énergiquement avec le manche de son martinet. Il la traite de grosse chienne lubrique elle glousse. Tous les acteurs de ce film ont des faciès de commerçants de quartier. Le charme déconcertant d’un certain cinéma allemand. » Dans ses premières interviews, Virginie Despentes dit avoir écrit Baise-moi dans une période où elle regardait beaucoup de films porno. Elle a choisi de coréaliser le film avec une actrice de X, Coralie Trinh Thi. Logique puisqu’elle écrit son livre comme la projection interne d’un film porno perso : une vengeance de nanas.

Autre lien avec le cinéma : l’évocation qu’en font les héroïnes en le prenant comme référence ultime. La mort n’étant pas dans la réalité aussi spectaculaire que sur grand écran, elle en devient triviale, presque inexistante. « Elle tire une fois, à bras tendu. Ca lui secoue l’épaule, ça fait un bruit d’enfer. C’est moins spectacle qu’au cinéma. La tête qui explose, il tombe en arrière. N’importe comment, on dirait qu’il ne sait pas s’y prendre. C’est pas pareil qu’au cinéma », pense Manu après son premier meurtre. Les deux héroïnes s’imaginent en vedettes, râlant quand elles ne trouvent pas « la réplique définitive au moment de shooter », étonnées de pouvoir glander dans un hôtel après avoir violemment transformé autant d’êtres humains en cadavres sanguinolents. Dans Baise-moi le livre, Nadine et Manu se croient déjà au cinéma.

Quand elle décide d’adapter elle-même le scénario de Baise-moi pour le grand écran, Virginie Despentes continue le croisement écrit-image. C’est Patrick Eudeline, l’auteur de Ce siècle aura ta peau, qui incarne Francis, l’ami toxico de Nadine. Virginie choisit aussi de transposer au cinéma le ton brut de son roman : « Le film doit respecter l’esprit du livre. Un road movie sanglant, vrai, proche des humanités, sans fioritures. Aussi, le choix de réaliser à deux, de travailler en équipe réduite, en lumière naturelle, en vidéo, avec des comédiens non professionnels mais proches des personnages, sur une pure musique de barbare, s’est imposé naturellement. Il faut aller à l’essentiel, là où on évite d’aller habituellement. » Littérature cinématographique puis cinéma brut comme un bouquin. La boucle est bouclée.

Lire notre critique de Baise-moi