Ça n’est pas un vaudeville non, juste l’histoire de leurs ressemblances. Des traits d’union qui existent entre leur œuvres respectives. Où l’on verra Parker, furieux, faire exploser, à coup de dissonances, la tonalité, les ambiances faciles, où l’on verra Kerouac refuser les effets de style, et Martha Rosler le charme vulgaire du pittoresque américain.

Il existe une légende du bop : c’est une histoire qui n’a rien à voir avec la vérité. On a tenté d’en récupérer l’énergie et la violence pour en faire un produit de grande consommation, et Hollywood s’en est emparé. Selon cette légende, le bop serait apparu à la fin de la guerre, célébrant la victoire des Etats-Unis ; il aurait été une sorte de hourra gamin à l’annonce de la fin des restrictions. La frénésie, la richesse des soli de Parker devant fonctionner comme la métaphore de cette liberté recouvrée après quatre années de privations, quatre années au cours desquelles les night-clubs tombaient sous le coup de l’interdiction de danser qui était signifiée aux américains (qu’il n’y en ait pas pour guincher pendant que d’autres sont au casse pipe en Europe !). Et la vérité du bop, elle, se trouve dans cette interdiction-là : n’étant plus tenu de faire danser les gens, les musiciens découvrirent un monde de possibilités ; les tempi s’accélérèrent et avec eux le débit des musiciens : c’est un nouvel univers sonore qu’ils découvrent alors, où la mélodie n’est plus essentielle et où les dissonances, la superposition de différentes tonalités permettent d’échapper au charme vulgaire de ces ambiances jazzy qui ne séduisaient que les blancs.
C’est en 1942 que Gillespie compose Night in Tunisia, et c’est en 1943, en pleine guerre, qu’il invente le bop en improvisant avec Parker. C’est à ce détail – l’interdiction de danser et ce qu’elle a rendue possible – que l’on comprend que les Etats-Unis ont tenté de récupérer le bop en présentant ce style comme l’expression de la fureur de vivre. Ce faisant, Parker devenait une sorte d’homme-sandwich vantant le bonheur à l’américaine, façon pin-up Coca-Cola, un assimilé censé faire croire aux noirs qu’ils n’étaient pas en reste. La réalité est autre : si Charlie Parker et Bud Powell furent parmi les premiers jazzmen à avoir consommé des drogues dures et à en mourir, c’est que le rêve américain ne berçait pas les nuits de la 52e rue. Dans Sur la route, Dean et son copain partent à la recherche de ces musiciens de bop capables d’atteindre le  » it  » ; les soli sont violents, la frénésie, l’ivresse, l’emportent sur l’écriture ; nous sommes en 1943 et quelques négros, tels des derviches tourneurs païens, découvrent une nouvelle forme d’extase ; ce moment où, n’étant plus eux-mêmes, mus par les seules vertus de leur musique, ils pénètrent d’autres sphères qui n’ont pas de nom ( » it « ), organisant une grand-messe pour célébrer ce miracle-là, cet instant mis à nu où la musique leur fait violence et les fait se transformer, hideux, le cou, les veines du cou, prêts à exploser sous l’afflux du sang, le visage congestionné, les yeux révulsés, cet instant où l’on  » tient  » quelque chose, sans concession à la joliesse d’une tonalité et d’une mélodie policée, d’un climat. Ce qui les anime c’est l’énergie du désespoir, c’est l’ivresse de l’ivresse. Parker n’est pas ce musicien qui se serait contenté de jouer à cent à l’heure pour être ce James Dean maquillé au Pan cake que les marchands de rêves en plastique voudraient substituer au vrai afin d’en faire un produit de grande consommation. Il y a dans ses soli et dans la superposition de différentes tonalités un refus du style et des effets faciles que Kerouac entend refuser à son tour, parce que le rythme dont il essaye de prendre le tempo est essentiellement physique – comme tout rythme, quel qu’il soit – et qu’il entend faire de ses romans des œuvres qui n’aient pas tant à voir avec la littérature qu’avec l’ensemble des expériences humaines, tout ce qu’il est possible de vivre. La route c’est cela : l’infini des possibles, du bouddhisme à la clochardise en passant par son étape intermédiaire, la littérature. S’il se refuse aux trucs et aux tics littéraires les plus convenus c’est pour mieux mordre sur le quotidien, et rester en phase avec lui.C’est le Mexique et le mescal, ou le Tibet et le Bouddhisme ; mais que ce soit à Tijuana, cette ville de la frontière mexicaine où abondent bordels et pulchéria, et où l’on peut se procurer toutes les drogues du sud, ou dans la région des grands lacs afin d’observer la montagne pour prévenir tout départ de feu, ceux qui vécurent avec Kerouac vécurent en marge de cette société américaine qui va lentement s’endormir dans le confort du tout-électrique, des valeurs et des rêves à courte vue. La Beat Generation embrasse la route, le mouvement, un certain rythme de vie. Comme de grands oiseaux de feu, ils vont se brûler les ailes à vouloir toucher le soleil, mais ils s’en fichent et passent outre : ce sont  » des gars de la race solaire « , qui regardent passer le train de l’‘Americain way of life’ sans chercher à s’embarquer. Pour les comprendre, comprendre leur parcours, il suffit de regarder les photographies de Martha Rosler, une américaine qui se fit connaître en imitant Heatfield, l’inventeur du collage photographique politiquement incorrect : découpant la presse des années 60 et 70 et mettant en scène des GIs au bras de vietnamiennes brûlées au napalm, elle participa activement à la lutte contre la guerre du Vietnam, ironisant sur le consumérisme américain en en montrant la face cachée, c’est-à-dire un certain talent dans l’art de la destruction et de l’extermination (des peuples) ; ses dernières photographies (qu’Anne de Villepoix exposait dernièrement) sont toutes des photographies prises sur la route, des vues panoramiques qui embrassent toute l’étendue du continent américain, avec ses souterrains, ses camions et ses taxis. Les couleurs sont délavées et le format panoramique : c’est là toute l’esthétique du be-bop et de la Beat Generation. Embrasser l’étendue des possibles malgré leur désillusion ou grisé par elle, par cette conscience qu’ils ont de leur différence, par cette absence de couleur, de tonalité, par cette usure qu’ils préfèrent au clinquant du rêve américain. Arnaud Bertina

(Il est possible de se procurer le catalogue de la rétrospective des œuvres de Martha Rosler au 11 rue des Tournelles, 75003 Paris)

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