Après leur concert épique au Printemps de Bourges 2003, dans Le Palais Jacques-Coeur, vieille bâtisse médiévale qui tremblait sur ses fondations sous les assauts électroniques du quatuor, rencontre autour d’un verre de blanc avec les New-yorkais Black Dice. Et comme on ne se souvient plus des prénoms, les réponses seront communes.

Chronic’art : Vous avez apprécié de jouer à Bourges aujourd’hui ?

Black Dice : Moyennement. Le lieu était très beau, mais pas vraiment adéquat à notre musique à mon sens. C’était assez bizarre, en fait, de voir les gens assis, immobiles et silencieux, pendant que nous jouions très fort. Même si on ne pouvait pas jouer aussi fort que nous le faisons d’habitude. Après notre balance, on nous a demandé de jouer plus doucement. Ca a forcément interféré sur notre performance. On a même vu des enfants, et un chien, pendant le concert !

Ordinairement, vous jouez dans de véritables salles de concerts ?

Oui, il y a une énergie propre aux clubs rock que nous préférons. Les gens savent à quoi s’attendre : nous allons jouer fort, ce sera relativement expérimental, nous allons improviser, et ça nous met plus en confiance. Ici, à Bourges, beaucoup de spectateurs sont venus par curiosité et ont vite fini par quitter la salle. C’était assez frustrant.

Vous êtes pourtant régulièrement conviés à des manifestations plus « arty », dans ce genre de lieux, en même temps que des musiciens d’obédience électroniques. Est-ce que vous y voyez un décalage, ou une méconnaissance de votre travail ?

On a aussi pas mal de connexions avec la musique électronique, et ce n’est pas anormal pour nous que d’être associés à des musiciens électroniques. Même si notre « musique électronique » est sans doute plus organique que celle d’un musicien laptop, parce qu’on ne programme rien. Mais c’est toujours intéressant pour nous malgré tout de participer à ce genre d’événements, où la réception de notre musique est chaque fois différente. Et ça permet peut-être de faire découvrir d’autres genres de musiques à des spectateurs venus voir les groupes habituels de festivals…

Vous êtes généralement associés à une certaine scène new-yorkaise, aux côtés de The Rapture ou de LCD Soudsystem, et pourtant votre travail est très différent du leur. Est-ce qu’il n’y a pas un malentendu là aussi, dans l’esprit des gens ?

Nous sommes conscients de nos influences et contrôlons parfaitement notre identité musicale. Nous savons ce que nous voulons faire. Et nous avons l’impression de pouvoir faire tout ce que nous voulons. Donc nous ne nous sentons pas restreints par ces associations. Et c’est même une forme de motivation pour nous, de plaire à un public attiré par des formes de musique plus populaires, en continuant de faire un travail expérimental. Nous bénéficions de la notoriété de cette scène en un sens.

Vous êtes proches d’autres groupes new-yorkais ?

On rencontre beaucoup de gens, on a beaucoup d’amis musiciens, même si on n’est pas forcément fans de ce qu’ils font. On apprécie d’être dans un environnement créatif, qui doit nécessairement nous inspirer. On a tous plus ou moins le même âge, le même genre d’expériences et le même background, ce qui crée une sorte d’émulation positive. C’est une bonne période, il me semble, pour la création musicale.

Vos influences vont plus vers Acid Mother Temple ou le rock psychédélique des 60’s-70’s ?

Oui, on écoute beaucoup de genres différents, mais on est clairement influencés par ce genre de musique : on a ainsi pas mal tourné avec Acid Mother Temple. On s’inspire aussi de la musique psychédélique des années 60, mais réinterprétée à notre manière, avec les outils technologiques modernes et notre culture. Par ailleurs, la musique électronique relève souvent du psychédélisme. A force de jouer, nos influences apparaissent de manière moins évidente, on les a vraiment intégrées pour faire notre propre truc. Notre manière de travailler, en privilégiant l’improvisation, nous fait utiliser ce background de manière quasi inconsciente : ça passe par nos esprits et nos corps. On ne va jamais en studio en se disant : « on va faire tel genre de musique ». Même si elle ne vient pas de nulle part, évidemment. Souvent, on a l’impression d’être dépendants de nos capacités physiques à produire ce que nous désirons exprimer. En général, on joue ensemble, longtemps, avant de déterminer quels passages nous semblent pertinents, et on les extrait, on les rejoue jusqu’à ce qu’on les trouve parfaits, et on les enregistre. Ce sont plus des compositions que des chansons. On joue ensemble depuis cinq ans maintenant, et on a grandit ensemble, donc on se connaît assez bien pour s’entendre et se comprendre mutuellement. Sur scène, c’est parfois plus aléatoire, avec tous les branchements, les tunings différents, les effets, on peut provoquer des accidents sonores, mais ça nous permet de découvrir des aspects insoupçonnés de nos morceaux. C’est parfois frustrant, parce qu’on peut aussi perdre complètement le contrôle de notre musique.

Ce soir vous avez joué deux fois le même morceau. Vous faites ça souvent ?

Quasi systématiquement. C’est cohérent pour nous avec la structure du concert dans son ensemble, et les deux morceaux ne peuvent être joués exactement de la même manière de toute façon, ce qui nous semble être un aspect intéressant de l’expérience des spectateurs. Soit créer une sorte de transe, qui passe aussi par la répétition d’un titre tout entier. C’est un des éléments psychédéliques de la performance. On ne fait jamais des chansons vraiment structurées en parties A, B, C. On aime bien l’idée que les gens aient l’impression de voir un concert improvisé, mais qu’il contienne une telle répétition. Aujourd’hui, le lieu du concert a accentué notre envie de rejouer ce morceau, pour son côté progressif. On aimerait continuer dans cette voie, pouvoir faire des concerts très longs, de cinq heures, avec des morceaux entiers qui se répètent. Avec à chaque fois des variations. L’idée de chansons typiques qu’on referait exactement de la même manière chaque soir nous est complètement étrangère. On ne voit pas la part de création possible dans un cadre aussi rigide. Qui ne permet pas non plus d' »updater » ses idées en matière de musique, et donc de progresser. C’est comme si chaque jour était semblable au précédent.

C’est « Groundhog Day »…

Oui, exactement ! Pour lutter contre ça, on peut vraiment jouer différemment chaque fois chacun de nos morceaux. Le même titre peut être complètement malsain un jour et très joyeux le lendemain. Et chaque jour sera différent. Ca peut être frustrant, comme je disais, mais c’est souvent très plaisant. Et on apprend aussi beaucoup les uns des autres comme ça. Aujourd’hui, le son de batterie s’est trouvé à un moment complètement saturé avec de bizarres petites harmonies : c’était très étonnant, je n’avais jamais entendu ça avant lors de nos concerts, et ça a complètement modifié ma manière jouer par la suite.

Jusqu’à quel point pensez-vous au public présent, et à l’auditeur en général quand vous jouez ou composez ?

C’est différent à chaque fois. On s’écoute beaucoup nous mêmes en comptant sur notre musique pour provoquer des émotions en nous. C’est une musique qui produit des effets réellement physiques sur l’auditeur. Que ce soit par sa structure, sa musicalité, ou le volume sonore : un son de basse très fort fait vraiment vibrer le corps et induit une perception différente de l’environnement. C’est ce qui nous intéresse. On pense beaucoup au spectateurs en fait. On en parle souvent avant un set : « Ici, il faudrait jouer plus doucement » ou « On pourrait jouer très fort cette partie là », en fonction des lieux dans lesquels nous nous produisons. Aujourd’hui, malgré les recommandations des organisateurs, on a joué assez fort finalement. On voyait des petits bouts de poussière de plâtre tomber du plafond. On a eu peur que le bâtiment s’écroule pendant le concert…

Propos recueillis par

Lire notre compte-rendu du Printemps de Bourges 2003.
Lire notre chronique de Beaches and canyons

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