La saison dernière, la compagnie « Lieux des Opérations », dirigée par Danielle Labaki, nous entraînait dans une ancienne menuiserie de Montreuil pour parler de la guerre. Cette année, le groupe présente une « installation théâtrale » dans une cantine désaffectée de Saint-Ouen. Le spectacle est violent, étrange… Le spectateur fait partie de l’événement : on le peint, on écrit sur lui pendant qu’il regarde, qu’il écoute. Il est à la fois voyeur et vu…


Chronic’art : D’où vient le titre Exils–Exhibition ?

Danielle Labaki : D’abord, j’ai pensé à l’exhibition, puis j’ai pensé que ces lieux où les formes s’exhibent sont des lieux d’exil. Tout dans la recherche menée avec les filles a contribué à préciser cette idée. On allait voir comment on pouvait s’approprier l’exil.

Comment avez vous travaillé ?

Toujours selon le même principe : je leur donne une thématique et elles pensent, elles pensent, elles rassemblent des matériaux textuels. Puis, je les filme chacune pendant deux heures. C’est ma manière de reprendre contact avec elles. Après, je retranscris. Dans Guerres, à plein de moments elles témoignaient. Ici, j’ai décidé de concentrer les témoignages au début, quand elles disent « J’habiterai mon nom ». C’est un extrait d’Exil de Saint-John Perse. On a juste pris ça. Parce qu’en fait, quand tu n’habites plus rien, il te reste ton nom et tu l’habites. Ce travail, c’est comme un jeu. Les femmes sont là… à quoi passent-elles le temps ? Comme des femmes en prison qui essayent de jouer des choses de mémoire. Des poèmes, des chansons. On a travaillé beaucoup en s’enfermant dans ce lieu. On y a dormi deux nuits entières, on a joué, on a passé le temps. C’est comme ça qu’est né le Beckett. C’est le geste qui amène la parole. Tout est venu comme ça. Il m’a semblé que j’étais beaucoup moins dirigiste que pour Guerres, que j’avais vraiment pris les propositions qu’elles ont faites.

Comment as-tu découvert ce lieu ?

Par hasard. Delphine Dupuy (la scénographe) m’a dit qu’il y avait un lieu à voir ; je l’ai vu et je l’ai trouvé beau. Enfin beau… dur. Cette cave terrible aussi. Et donc on s’est dit qu’il fallait travailler avec tous les recoins. Il faut que les gens circulent vraiment, pour entendre leurs témoignages, surtout au début.

C’est toi qui suggères les chorégraphies ou bien elles ?

Non. Les chorégraphies sont nées de leur travail. Ce n’est jamais moi qui arrive avec une chorégraphie. Par exemple, pour le faux strip-tease nous sommes parties d’un texte de Barthes qui explique que dans les Peep-shows, les gestes sont complètement vidés. C’est comme si les filles étaient déplacées de leur corps. C’est là que l’exil rejoint l’exhibition. C’est quand ce corps n’est pas à sa place ou que l’être n’est pas à la place du corps. Durant ce strip-tease, elles disent des extraits de Strip-tease, un livre de Diana Atkinson, une ancienne strip-teaseuse. Une nuit, je leur en ai lu des extraits, je leur ai dit « Prenez des bribes de phrases ». Ce sont ces bribes qu’elles disent, comme si elles se parlaient, comme si elles parlaient de choses anodines. Il y a des choses extrêmement dures, d’autres qui sont légères qui sont dites.
Le « Cheek to Cheek », c’est une proposition de Sonia. La gestuelle sur Beckett est venue complètement d’elles.

C’est toi qui décides finalement de l’ordre des choses ?

Oui.

Combien de temps avant la première représentation ?

Neuf jours. On a travaillé cinq semaines en tout. Je travaille comme sur une partition, c’est une question de rythme.

Qu’est ce que tu demandes à tes comédiennes ?

D’être là et d’être elles-mêmes. Ce qui me touche, c’est quand on n’est pas vraiment comédienne. Quand on apporte ses fragilités, ses failles. Pour moi, une comédienne c’est quelqu’un à qui tu dis « fais ça » et elle le fait. Et moi, je ne leur demande jamais ça. Je leur demande d’être elles, d’amener quelque chose d’elles. Que ce soit de l’ordre de la tendresse, de la folie. Ce qui se passe dans la cave, par exemple, je pense que c’est leur vraie folie. Mais je n’attends pas plus d’elles que ce que chacune peut m’apporter. Je travaille comme un sculpteur, sauf que j’ai le bonheur de sculpter une matière vivante.

T’est-il arrivé de mettre des hommes en scène ?

Pour le moment, c’était surtout des femmes, mais ça peut changer. Il y a déjà une présence masculine. On a fait un pas : un homme est entré dans l’équipe. Mais par rapport aux sujets que j’ai choisis, j’ai trouvé intéressant de donner un point de vue féminin. Nicolas Bersihand a écrit les textes qu’on entend, il a assisté à toutes les répétitions, il a écrit sur ce qu’il voyait. Durant le spectacle, il regarde les spectateurs et écrit sur eux. Il ne joue pas, il est simplement là.

J’ai lu que tu avais fait de la chanson ?

C’est un très bon souvenir. J’étais comédienne, je débarquais à Paris et je n’aimais pas le travail des metteurs en scène. Un jour, j’ai commencé à chanter dans une soirée où il y avait le directeur des Editions Phillips. C’était comme une espèce de conte de fée : « Avec qui auriez-vous envie de chanter ? « . J’ai lancé : « Gabriel Yared ». Ce dernier a lu mes textes et a décidé d’être mon directeur artistique. J’ai signé avec une maison de disques et on a attendu de moi que je sois un produit. Ça n’était pas du tout pour moi ; les textes que j’écrivais étaient trop pornographiques, ils ne passeraient jamais sur la FM. Ils ont été pris de panique et voilà, l’aventure s’est arrêtée là, sans aucun regret. J’ai rencontré des gens magnifiques, dont Philippe Eidel qui m’a offert une musique pour le spectacle.

Tu avais joué auparavant ?

J’ai fait une école de théâtre à Bruxelles, l’INSAS, j’ai joué en Belgique avec Philippe Sireuil. Puis j’ai eu ma période Grotowskienne, je suis partie en Pologne, j’ai travaillé avec Barba à l’Ecole Internationale d’Anthropologie Théâtrale où j’ai rencontré un metteur en scène italien. Je n’ai pas été comédienne très longtemps car je n’arrive pas à me mettre vraiment au service des gens. J’aurais voulu que quelqu’un me demande d’être moi à un moment du travail et ça, je ne l’ai pas trop ressenti avec le metteur en scène.

Que représente l’exil pour toi, personnellement ?

Je suis libanaise et je suis une exilée. Je suis partie à cinq ans, je suis ici mais pas d’ici, je ne suis plus du Liban non plus.

Guerres avait à voir avec le Liban ?

Oui. J’ai mis beaucoup de moi-même dans ce spectacle et cela a provoqué une fracture dont Exils-Exhibition est le prolongement.

Tu as l’intention de faire quelque chose d’autre avec la même équipe ?

Oui. Mais il nous faut un financement. Les institutions attendent un travail sur la durée et il faut qu’on tienne le cap. La compagnie n’est pas subventionnée : on fait des spectacles professionnels avec des moyens d’amateurs. Si un jour, j’ai un financement, ce sera pour elles, pas pour des acteurs professionnels. Il faut que l’on puisse travailler entre les spectacles dans un lieu et avec d’autres gens.

Si tu avais un metteur en scène à citer que tu admires profondément ?

Kantor… loin devant.

Propos recueillis par

Exils-Exhibition
4, rue des Rosiers – Saint-Ouen
Renseignements : 01 42 88 85 85
Jusqu’au 20 octobre 1999 à 20h30

Danielle Labaki est également chargée de cours à l’UFR d’Etudes théâtrales (Sorbonne Nouvelle)

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