Extraits d’un long entretien accordé par Amazigh Kateb, bouillonnant leader de la Gnawa Diffusion, l’une des formations les plus fulgurantes de la scène franco-maghrébine. Un groupe de fusion qui refuse les étiquettes mais dont la musique se situe entre les traditions de l’Algérie d’hier (chaâbi, chants mystiques d’obédience gnawi) et celles du monde à venir (avec des influences rock/reggae très marquées), sur un groove très actuel, prenant, et des textes d’une poésie urbaine assez ironique par rapport à aux réalités sociales qu’elle décrit.


Le dernier album, Bab El Oued Kingston (Musisoft)

Ce sont des morceaux que nous n’avions pas joués avant de les enregistrer. On les a posés juste après composition. On ne les a même pratiquement pas arrangés. On a posé une matière brute. Exprès, parce qu’on avait envie de faire évoluer cette matière. On a voulu faire vraiment deux choses différentes, c’est-à-dire sortir un disque et après développer les idées qu’on a eu pour ce disque à travers les concerts. Parce qu’on s’est heurté aussi à un problème de timing. Tu sais, quand tu es dans un studio, la moquette autour de toi ne t’inspire pas trop. Ce n’est pas là que tu vas sentir les vraies émotions. Donc cet album, on l’a fait… plus avec l’énergie de la préparation. Il n’a pas été fait avec beaucoup de recul. Ça été vraiment fait à la sauvage, avec le souci de poser quelque chose de brut et non de super arrangé. On n’avait pas envie non plus de faire quelque chose de super propre. On a utilisé des sons biens sales, qui ressemblent plus à la scène qu’au principe d’un disque. Tout ça… pour garder une sorte de brèche ouverte, afin de pouvoir faire les fous sur scène ensuite, de pouvoir délirer. C’est peut-être là qu’est la différence avec l’album d’avant, qui avait d’abord vécu sur scène, qui a même été trop joué avant d’être enregistré. Après, quand on l’a posé, on avait tellement trituré les morceaux que c’était vraiment schizophrénique comme musique. Ça partait dans tous les sens. Chaque morceau a été peaufiné d’une manière isolée. Alors que là, les morceaux, ils ont été faits en même temps. C’est comme une photo instantanée. Un truc d’un moment et ça va forcément changer sur scène, puisqu’on ne sera pas comme au moment où on a enregistré.

Bonus

Il y a peut-être un élément supplémentaire qu’il est intéressant de noter par rapport au précédent. Il y a un musicien de plus qui joue du mandole et qui amène une touche chaâbi qui est beaucoup plus forte que dans le premier album. Ensuite, il y a un souci de casser les formats. Quand on avait fait le premier album, on ne s’était pas encore heurté au phénomène de radio et des formats de langue française, etc. On y a été confronté, une fois qu’on avait fait le disque. Donc… entre le premier album et celui-ci, entre Algéria et Bab El Oued Kingston, on a vu un peu comment ça se passe dans ce milieu. Et finalement, on s’est dit qu’il faut qu’on soit porc-épic pour éviter de se faire récupérer. Il fallait être hors format et faire en sorte qu’on ne puisse pas mettre une étiquette sur toi, si ce n’est celle que tu t’es choisi toi-même, c’est-à-dire Gnawa Diffusion. Du coup, on n’a pas cherché à faire des morceaux de 3 mn 50, ni des morceaux en français. Certaines personnes habituées au son de la Gnawa Diffusion vont même être surpris, peut-être agréablement. Mais ce qu’il y a, c’est que nous ne voulions pas avoir une démarche spécialement commerciale, nous ne voulions pas plaire à tout prix. Nous voulions juste faire de la musique, sans compromis. Même notre public, on ne le laisse pas s’avachir sur un canapé moelleux, parce que ça lui plaît. Je crois que c’est comme ça qu’on peut être honnête avec son public. D’ailleurs les groupes se plantent souvent sur un deuxième disque, parce qu’ils essayent de faire comme le premier. Alors nous… si on se plante, au moins ce ne sera pas pour ça.

Gnawa Diffusion et les nouvelles tendances électroniques

On n’est pas des robots, moi je ne travaille pas avec des machines, je travaille avec des êtres humains. Ça fait seulement un siècle qu’on utilise les machines dans la musique. Avant, il n’y avait pas de machine, ni poste K7, ni rien. Et si tu voulais écouter de la musique, il fallait que t’ailles voir le musicien. Il y avait une démarche pour écouter la musique. Maintenant, la musique, tu peux l’emporter dans ton sac, tu peux l’écouter partout. Et ça je trouve que c’est très dangereux : je trouve que le caractère instantané de la musique, c’est quelque chose que l’on ne doit pas perdre, que l’on doit au contraire sans cesse réactiver, parce qu’à l’heure actuelle, on fait tout pour figer les choses. Maintenant, on se sert des courants musicaux comme on se sert des courants vestimentaires, ce sont des modes. Il y a un produit qui arrive, ça marche bien, on fait un carton. On le met de côté, on amène un autre produit, ainsi de suite… Mais les gens qui font la musique, ce ne sont pas des produits. Ce sont des êtres humains, il faut qu’ils vivent. Si les musiciens, ils ne réagissent pas, si on laisse seulement faire les machines, ça ira mal. Moi je ne suis pas contre le digital. Mais si tu laisses les machines œuvrer toutes seules, les machines sont plus précises que l’être humain. Elles ont des sons qui sont parfaits. Donc les gens vont s’habituer à ça. Après, quand tu vas arriver avec ton instrument du moyen âge ou même avec ta guitare, tu joues à n’importe qui, le gars il te dit « mais ça ne me fait pas vibrer. Moi je suis habitué à stoop, stoop, stoop** (il mime un rythme binaire de techno envahissante, ndlr)… je suis habitué à des sub bass qui me retournent l’estomac. Toi, tu viens avec ta petite gratte, ça ne me fait rien du tout ». Et c’est là qu’est le combat actuel du musicien. Il faut qu’il impose une musique authentique qui vient de lui. Ça ne veut pas dire qu’il faut écraser les musiques électroniques, loin de là. Mais ça veut dire qu’il faut que tout le monde cohabite. Il ne faut pas que l’ordinateur, la boîte à rythmes, le sampler… nous bouffent. Non ! C’est le contraire qui doit se passer. C’est à nous d’ingurgiter de la technique dans la musique et ça doit rester humain. Je suis contre cette espèce de mouvement robotique cyber mes couilles. C’est un truc qui ne me ressemble pas. Bib bip, c’est pas mon langage.

Une musique humaine, authentique… pour dire quoi ?

Les textes, puisque c’est moi qui les écrit, parlent d’une Algérie qui me ressemble, qui est hors du moule FLN. Je parle de l’Afrique, mais pas avec les clichés « oasis banga » de l’Occident, c’est-à-dire qu’on n’est pas votre jus de fruit exotique. Nous, c’est du vrai jus d’orange pressé. Je parle de l’amour. Je dis aussi des choses qui me tiennent à cœur. Mais ce n’est pas du discours politique, je ne suis pas quelqu’un qui donne des conférences ou qui fait des meetings. Je me sers d’ailleurs des interviews comme relais de la scène, parce que la scène ne me permet pas de faire des discours. Comme en interview, on est là pour parler, je me lâche. Sinon, ce serait trop pompeux sur scène. Je crois que sur la scène, il faut faire uniquement de la musique, même si les paroles doivent être sensées. Cela dit, j’ai rien contre les personnes qui disent n’importe quoi ! Moi, je viens d’un pays où on m’a dit tout le temps : « ferme ta gueule! » Je ne vais pas la fermer maintenant que personne ne me le demande. Donc je parle de tout sans auto-censure. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un micro tout le temps tendu vers lui. Donc en tant qu’artiste, je ne me tairais pas, en tant qu’Algérien encore moins.

Propos recueillis à Angoulême par

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