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| Norman Spinrad - La Transmutation de Philip K. Dick (extrait) |
Norman Spinrad, auteur de science-fiction américain, relate les derniers jours et la dernière oeuvre de Philip K. Dick. Un panorama parcellaire autour de la dernière oeuvre de l'écrivain, La Transmigration de Timothy Archer.
A l'époque du "rayon rose", j'avais déjà quitté Los Angeles pour New York, et je n'avais vu Phil qu'en de rares occasions lors de mes séjours sur la côte. Quand je travaille, il ne faut pas compter sur moi pour la correspondance, et d'une certaine manière, j'avais l'impression d'avoir abandonné Phil pendant cette période difficile. Avait-il vraiment disjoncté ? L'avais-je laissé tomber ?
Pourtant, la fois suivant je suis allé voir à Santa Ana, et je l'ai trouvé tout à fait égal à lui-même. Il n'était pas barjo. Sa voiture lui causait les mêmes soucis que d'habitude. Il m'avait parlé deux ou trois fois du "rayon rose", du dybuuk de ce rabbin du quatorzième, de l'écriture automatique de l'Exégèse et ainsi de suite, mais même à cette époque là, quand il parlait de ces choses, il les mettait sur le même plan que la transmission défectueuse de sa voiture ou que son problème de poids ; lors de cette visite, donc, j'ai bien vu que tout ça c'était du passé, et qu'il s'efforçait d'assembler un matériau totalement différent pour en faire un nouveau roman.
J'ai cru comprendre qu'une de ses épouses avait une parente qui avait eu une liaison secrète avec James Pike, l'évêque de l'Eglise épiscopale de Californie. Ce personnage non-conformiste que la hiérarchie avait fini par relever de ses fonctions, était apparemment parti à l'aventure en plein désert du Néguev, en Israël (à bord d'une voiture en piteux état et muni en tout et pour tout de deux bouteilles de Coca-Cola tiède), pour y chercher d'éventuels sites ou vestiges Esséniens.
Phil avait fait la connaissance de Pike par l'entremise de cette parente, et voulait tirer un roman de son odyssée spirituelle. Peut-être parce qu'il se croyait irrévocablement étiqueté "écrivain de science-fiction", il s'était mis en tête qu'il ne pourrait publier un roman pareil qu'en le tartinant de ficelles typiques du thriller et/ou de la S.F., avec ces complots de la CIA, invasions d'extraterrestres et tout le bazar.
"Mais bon sang, Phil", lui ai-je dit, "elle est super ton histoire ! Qu'as-tu besoin de tout ce fatras ? Tu n'as qu'à la raconter telle quelle !
- Tu crois que j'arriverais à la faire publier ?"
Je lui ai dit qu'à mon avis, c'était possible, et il a décidé d'en discuter avec Russel Galen, son agent et ami, en qui il avait réellement confiance. Galen abonda dans mon sens, encouragea Phil à se lancer, et le résultat fut la Transmigration de Timothy Archer, qui compte pour moi parmi les trois ou quatre meilleurs romans de Phil et remonte au niveau du Maître du Haut Château, du Dieu venu du Centaure et d'Ubik après toutes ces années passées à patauger dans des oeuvres mineures. Ce roman indubitablement supérieur à Siva ou L'Invasion divine est profondément cohérent, parfaitement maîtrisé et spirituellement lucide, et il irradie d'amour.
De plus, Dick lui a donné un narrateur s'exprimant à la première personne, chose qu'il n'avait encore jamais faite ; ce personnage-point de vue est d'ailleurs une narratrice, Angel Archer, qui, par la distance tout empreinte de détachement qui la sépare du personnage-titre, l'évêque Timothy Archer, incarne une transmutation insolite mais effiace de la position périphérique qu'occupait Phil lui-même dans l'histoire de James Pike.
On reconnaît aisément Pike derrière Timothy Archer ; mais dans ses divagations spirituelles, sa perte de la foi et sa guérison finale par transmutation (après sa mort), il présent également une certaine ressemblance avec Dick enlisé dans sa période Exégèse-Siva-L'Invasion divine avant de trouver la lucidité lumineuse qui lui permit d'écrire La Transmigration. Quant à Angel, alter-ego sexuellement transmuté de Dick, elle a beau se tenir à distance sur le plan affectif et faire preuve de cynisme spirituel pendant l'essentiel de sa narration, elle trouvera elle-même une sorte de centre spirituel à la conclusion du roman.
Le fait que La Transmigration de Timothy Archer soit le dernier roman de Philip K. Dick est à la fois une tragédie et un triomphe.
Une tragédie parce que ce livre représente une percée en terrain littéraire inconnu, aussi bien sur le plan de la forme que sur celui du point de vue, de la clarté et de la maîtrise, pour un écrivain qui avait déjà derrière lui nombre d'oeuvres majeures et avait à peine dépassé la cinquantaine au moment de sa mort. Quelle direction aurait ensuite prise l'oeuvre de Philip K. Dick s'il avait vécu ?
Un triomphe parce qu'il constitue un testament parfait, à la fois pour écrivain et pour l'homme. Avec ce roman, on retrouve un Dick en pleine possession de tous ses moyens littéraires au terme d'une carrière prématurément interrompue ; on y retrouve aussi la véritable vision métaphysique, la véritable compréhension humaine déjà présentes dans Ubik, Le Maître du Haut Château, Le Dieu venu du Centaure et Glissement de temps sur Mars après une longue période jalonnée d'oeuvres secondaires.
(…)
La dernière fois que j'ai eu Phil au téléphone, j'étais à New York et j'attendais la conclusion du contrat cinématographique qui devait me rapporter plus d'argent que je n'en avais jamais vu de ma vie ; quant à lui, il était sur le point de partir en Europe avec sa nouvelle petite amie. Il avait un moral du tonnerre. Il venait de voir un premier montage de Blade Runner, et cela lui avait plu. Moi, je rongeais mes ongles en attendant qu'Universal me verse mes droits sur Jack Barron. Comme il l'avait déjà fait tant de fois par le passé, Phil m'a aidé à tenir le coup.
Quelques jours plus tard, j'ai reçu une convocation au tribunal, en tant que juré, pour la semaine suivant. Quelques jours plus tard encore est arrivé le coup de téléphone tant attendu, celui qui valait 75 000 dollars. J'ai eu environ deux heures pour m'en réjouir. Parce qu'au bout de deux heures est arrivé un autre coup de téléphone, m'annonçant que Phil avait eu une attaque grave avant de sombrer dans un coma profond.
Je venais juste de gagner plus d'argent que je n'en avais jamais eu de ma vie, et brusquement, Phil était mourant. Et le lundi suivant, j'allais être juré. J'avais l'impression de me retrouver plongé dans un des romans de Phil.
Que faire ? Me défiler, manquer à mon devoir de juré et faire la fête pour célébrer ma bonne fortune ? Ou bien prendre l'avion pour la Californie, où les ex-femmes, les enfants et les petites amies de Phil se pressaient déjà hystériquement autour de son lit de mort, rejouant jusque dans les moindres détails la scène que Phil aurait écrite pour raconter sa propre mort ?
Finalement, je me suis dit que si c'était Phil qui écrivait la scène, la seule chose à faire était d'agir comme lui-même l'aurait fait.
Et Phil aurait fait son devoir de juré ; non pas par respect de la grandeur de la loi, ni d'ailleurs par crainte des conséquences, mais parce qu'en se défilant, même dans ces circonstances - et peut-être surtout dans ces circonstances, il aurait peut-être privé un parfait inconnu de la seule chose positive qui puisse se dégager de toute cette confusion, tout ce chagrin.
J'ai cru entendre dans ma tête la voix de Phil qui disait : "Si c'était toi, le type qu'ils vont envoyer en taule, tu serais drôlement content qu'il y ait quelqu'un comme toi dans le jury, avec ce que tu ressens en ce moment."
J'ai eu droit au procès d'un petit cambrioleur. De toute évidence, l'accusé n'était pas blanc comme neige, mais l'affaire était présentée de telle manière que j'ai quand même eu l'ombre d'un doute. Nous étions deux à ne pas vouloir le déclarer coupable. Le jury a délibéré toute la nuit. Le lendemain matin, sachant seulement que j'étais écrivain de science-fiction, un autre membre du jury, une femme, m'a montré la page nécrologique du journal. "Vous le connaissiez ?" m'a-t-elle demandé.
Et comment. Pendant que je me colletais avec ma conscience pour savoir si je devais ou non expédier en prison un petit cambrioleur new-yorkais, Phil était mort là-bas, en Californie.
Ca aussi, ça ressemblait à un épisode que Phil aurait écrit pour moi.
J'étais à présent le seul à me prononcer en faveur de l'accusé. Tout bouleversé que j'étais, j'ai refusé de lâcher prise. Je me suis fait relire plusieurs fois les déclarations des témoins jusqu'à tomber sur un passage qui m'a ôté tous mes doutes sur la culpabilité de l'accusé car je savais, sans l'ombre d'un doute, que c'était ce que Phil aurait voulu que je fasse. Jamais il n'aurait accepté que je hausse les épaules et que j'envoie un type en prison juste pour pouvoir m'échapper de la salle des délibérations et remâcher tranquillement mon chagrin.
Voilà la fin de l'histoire de mon amitié avec Phil, et voilà l'homme qu'il était à la veille de sa mort, un homme qui avait pu écrire La Transmigration de Timothy Archer. Pour moi, au moins sur le plan littéraire, c'est un histoire qui finit bien, car je n'ai pas connu Philip K. Dick à l'époque où il écrivait Le Maître du Haut Château, Le Dieu venu du Centaure, Ubik, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? et Glissement de temps sur Mars, c'est-à-dire le Dick des années 60, à l'époque où il composait le noyau central de son oeuvre au somment de son art - sommet qu'à mes yeux il ne devait regagner qu'à la fin de sa vie.
Norman Spinrad
in Kalédickoscope (ed. Hélène Collon) |