(...) J'ai remarqué que beaucoup de gens confondent démence et comportement extravagant : hurlements, violence passionnelle, etc. Tandis que si l'on fait les choses calmement, sans passion, on est considéré ipso facto comme rationnel. "Rationnel" et "dépassionné" sont en quelque sorte synonymes ; il y a là-dedans une fausseté typique du monde anglo-saxon. (...)
Himmler a dit un jour à la Gestapo dans un discours politiquement très important de ne jamais prendre plaisir à l'extermination des Juifs dans les camps, mais de considérer la chose posément, sans émotion. Ce qu'il disait, en somme, c'est que l'extermination devait être menée comme s'il s'agissait d'un acte rationnel, scientifique, qui ne résulte pas de la haine, de la passion. Je suis donc certain que les exécutants pensaient agir rationnellement. Il s'agissait pourtant bien de démence. (...) Etre fou c'est parfois taper une liste de noms et les remettre à un officier. C'est même encore plus fou, parce que l'acte s'accomplit de manière dépassionnée. C'est ce qui m'a initialement amené à entrevoir l'aspect "mécanique" de ce comportement pathologique, et à formuler la notion d"'inhumanité". Ce qui manque, ici, c'est le sens de la perspective, le sens des proportions. Si vous ne protestez pas en recevant une liste des gens à gazer c'est que, affectivement, vous êtes incapable de comprendre ce qui se trame, vous avez un esprit mécanique ; une espèce de sphère métallique qui tourne sur elle-même sans aucun contact avec la terre ou les êtres humains. (...)
L'inhumanité une inadéquation ; ce n'est pas quelque chose, mais l'absence de quelque chose. Cliniquement parlant, c'est la personnalité schizoïde : il y a un trop plein d'affect, mais d'affect inadéquat. Le "fou moyen" est généralement un schizophrène, encore que la paranoïa gagne du terrain depuis une quinzaine d'années. Mais la schizophrénie est plus "théâtrale". J'ai eu une infortunée épouse schizophrène qui avait coutume de se barbouiller tout le corps de cercles et autres motifs dessinés au rouge à lèvres. (...) Le schizophrène n'est pas sain d'esprit parce qu'il réagit excessivement ; le schizoïde n'est pas sain d'esprit parce qu'il réagit insuffisamment. (...)
Mais l'individu véritablement inhumain, c'est le cérébral surentraîné. C'est le concept jungien de schizophrénie : défaut d'affect adéquat et sur-développement de la fonction conceptuelle, laquelle finit par céder sous la poussée d'éléments inconscients qui tentent de compenser l'usage excessif d'une fonction unique, celle de la pensée. Jung disait qu'il ne fallait pas penser la vie mais la sentir. La fonction "pensée" joue un rôle trop important chez les anglo-saxons. (...) Les schizoïdes sont très souvent efficaces face au danger, parce qu'ils ont la tête froide. C'est celui qui sauve un livre et abandonne sur place un enfant. C'est la que la froideur entraîne des dérapages.

Puisque je ne me satisfais pas d'une réalité unique (j'ai tendance à croire que nous vivons non pas dans un univers mais dans un plurivers), tout jugement visant à définir, en cas de divergence d'opinions, la réalité correcte et celle qui ne l'est pas, doit être suspendu jusqu'à ce que soient réglées certaines questions portant sur la nature de la réalité. Puisque nous n'avons résolu aucun des problèmes posés par Kant (...), nous ne sommes pas en droit d'affirmer catégoriquement que X perçoit correctement la réalité tandis que Y se trompe. Les philosophes les plus estimés ont condamné énergiquement cette vision simpliste de la réalité ; je mettrais parmi eux des gens comme Heinrich Zimmer, Jung et Hume, par exemple, qui mettait même en doute la causalité. (...) Je ne vois pas ainsi comment nous pourrions poser les jalons de la folie. (...)
Les psychiatres dissertent à n'en plus finir sur le contact avec la réalité... Ce qu'on pourrait dire de plus charitable sur eux, c'est qu'ils sont incroyablement naïfs. (...) J'ai abordé le problème de la réalité sous l'angle de ce que m'ont enseigné Hume, Kant, Platon et les présocratiques. Qu'est-ce que la réalité ? Ou les réalités ? On ne le saura peut-être jamais... (...) Tout ce qu'on peut dire, c'est que c'est improbable. J'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour les gens qui voyaient d'autres réalités que nous. Peut-être parce que j'en fais partie.


Publié dans Kalédickoscope
Avec l'aimable autorisation d'Hélène Collon









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Un document audio exclusif des préparatifs du discours donné à Metz en 1977
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