(...) Les thèmes des romans de Philip K. Dick se nourrissaient de ses nombreuses lectures mais aussi de sa vie quotidienne et de ses expériences, les unes entrant souvent en collision avec les autres, traçant de manière de plus en plus floue les limites entre ce que Dick écrivait et ce qu'il vivait. Ainsi beaucoup de gens reconnurent dans Le Dieu venu du centaure une description précise des effets du LSD sur la perception ; ainsi les romans paranoïaques de Dick ont pu trouver comme fonds commun le maccarthysme des années 50, dont Dick aura été la victime, recevant à cette époque de fréquentes visites d'agents du FBI lui demandant de les informer sur les activités politiques de sa femme : "Je veux vous observer. Vous êtes tous très intéressants. Je vous ai regardé pendant longtemps, mais pas de la façon que je souhaitais. Je veux vous observer de plus près. Je veux vous observer à chaque minute. Je veux voir ce que vous ferez. Je serai auprès de vous, au-dedans de vous, là où je pourrai vous atteindre lorsque je le voudrai. Je veux être capable de vous atteindre toujours, partout. Je veux pouvoir vous faire des choses. "(L'Oeil dans le ciel). À une époque, après sa première et dernière expérience du LSD (un mauvais trip), Dick verra pendant quelques jours un visage dans le ciel, un visage ricanant et mauvais, la figure grimaçante du Mal absolu. L'Oeil dans le ciel vient-il de cette expérience hallucinatoire ? Et sa conversion au catholicisme aura-t-elle eu pour origine cette vision du diable le suivant des yeux ? Toujours est-il que peu à peu, l'entrelacs entre la réalité et la fiction se fera de plus en plus précis...

En 1966, après deux divorces successifs, Dick se marie avec Nancy Hackett, une jeune femme fragile qui sortait d'une dépression nerveuse. Pendant plusieurs années, Dick s'efforcera de répondre à travers ses romans à la question "Qu'est-ce qu'être humain ?", en mettant en avant la notion de caritas, qu'on peut traduire par "charité" ou "amour". Ce désir d'exprimer ce qui fonde l'empathie et la compassion chrétienne semble provenir de ce remariage avec Nancy. Associé à l'essor de la cybernétique et des romans mettant en scène des robots (ceux d'Isaac Asimov entre autres), Dick reliera cette question de la caritas à celle de l'androïde. L'empathie et le libre-arbitre distinguent l'être humain de l'androïde. Même si certains, croyant être humains, se révèlent être des androïdes (Les Androïdes rêvent-ils de mouton électrique ?, adapté au cinéma sous le titre de Blade runner), quand des êtres de chair et de sang se révèlent être des non-humains (Ubik). L'idée principale est qu'il est toujours possible de revenir dans le camp de l'humanité, même quand on est un androïde.

Le concept de mondes parallèles et de réalités multiples qu'a exploré Philip K. Dick toute sa vie deviendra très réel pour lui en 1974 lorsqu'il fait une série d'expériences "mystiques" dont il ne cessera de questionner l'origine. En février, il venait de se faire extraire deux dents de sagesse et souffrait beaucoup. Sa femme avait téléphoné à une pharmacie voisine pour qu'on lui fasse livrer un médicament contre la douleur. Lorsque le coursier sonna à la porte, il se retrouva face à face avec une jeune femme portant autour du cou un pendentif en or qui représentait un poisson. " Pour une raison quelconque, ce poisson m'hypnotisa. (...) "Qu'est ce que ça signifie ?" lui demandai-je. "C'était un symbole porté par les premiers chrétiens." Puis elle me remit le paquet de médicaments. À cet instant, alors que je fixais l'étincelant symbole du poisson et écoutais sa réponse, je fis soudain l'expérience d'une chose dont je devais apprendre par la suite qu'on l'appelle anamnèse -mot grec signifiant "perte de l'oubli"-. je me rappelai qui j'étais et où j'étais. À cet instant, tout me revint. Et j'étais capable, non seulement de m'en souvenir mais aussi de le voir. La fille faisait partie des chrétiens clandestins, et moi aussi. Nous vivions dans la crainte d'être repérés par les romains. Il nous fallait communiquer à l'aide de symboles secrets. Elle venait de me dire tout cela et c'était vrai." (Comment construire un univers qui ne s'effondre pas deux jours plus tard, in Dick, Le crâne, éditions Denoël). Cette surprenante révélation dont son cerveau se trouva tout à coup bombardé l'aveugla momentanément. Il subit alors une "invasion mentale de la part d'un esprit rationnel transcendant, comme si j'avais été fou toute ma vie et que j'avais brusquement recouvré ma santé mentale." L'existence de Dick se trouva radicalement bouleversée par ce qu'il qualifia de contact avec une sagesse supérieure : visions hypnagogiques, voix, rêves tutélaires, rayon de lumière rose (voir la bande dessinée de Crumb parue en français dans Métal hurlant et reprise à la fin de L'Orphée aux pieds d'argile, ed.1001 nuits). Il nomma cet esprit tutélaire (en français) SIVA, Système Intelligent vaste et Actif, et en fit en 1981 un roman du même nom qui retraçait ces expériences. À la fin du roman, quelques théories mystiques de Dick sont retranscrites sous le titre de Tractatus cryptica scriptura, en fait un résumé de son Exégése, sorte de journal intime et cosmologique jamais publié, qui l'occupera les huit dernières années de sa vie.

Décédé à l'âge de 54 ans (1928-1982) des suites d'un accident cérébral, Philip K. Dick aura passé sa vie à répondre à la question " Qu'est ce que la réalité ?" En relisant ses derniers écrits, on se demande si Phil K Dick n'a pas rédigé lui-même le roman de sa vie, tel un démiurge de seconde zone, un écrivain de fiction qui aura vu peu à peu ses fictions prendre vie et se retourner contre lui, ou se tourner vers lui, comme l'infini reflet d'un miroir dans un autre miroir.

Wilfried Paris









Substance vie
Alors que sort l'intégrale de ses nouvelles chez Denoël, Philip K. Dick est plus que jamais d'actualité. Dick est un virus, et nous sommes infectés.




Entretien avec Philip K. Dick
Les journalistes et écrivains D. Scott Appel et K.C. Briggs rencontrèrent longuement Philip K. Dick en 1977. Extraits des entretiens.






Les Trois stigmates de K. Dick
Jacques Barbéri, l'un des représentants les plus talentueux de la S-F française, évoque Philip K. Dick pour Chronic'art.


La Conférence de Metz
En 1977, Philippe Hupp a eu l'idée saugrenue de faire venir Philip K. Dick en France pour le festival de S-F de Metz qu'il venait juste de fonder.


Paroles d'éditeur
Jacques Chambon dirige la nouvelle collection SF de Flammarion, "Imagine". Il a édité l'intégrale des nouvelles chez Denoël. Rencontre.


Impressions d'un traducteur
Note rédigée un dimanche pluvieux par un traducteur de Dick enrhumé (Pierre-Paul Durastanti).


Surf my Dick
En bon théoricien des frontières du virtuel et du réel, Philip K. Dick a fait de nombreux émules sur la toile. L'essentiel en quatre sites.
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Nouvelles
(1947-1952 et 1953-1981)


Hommes, androïdes et machines
Essai théorique de Philip K. Dick (1976)


La Transmutation de Philip K. Dick
Les derniers jours de l'auteur par Norman Spinrad


Préface des "Nouvelles"
par Emmanuel Carrère

If you think this world is bad (...)
Un document audio exclusif des préparatifs du discours donné à Metz en 1977
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