(...) Ainsi on retrouve dans Ubik la régression temporelle, qui serait l'acte de souvenance, le travail de la mémoire, et en même temps, le but même de cette remémoration : le double décédé, contagionnant du fond de ses limbes, la psyché du héros. Ici, la vie investit la fiction, et Dick, visiblement embarrassé par le tour que prend son roman, l'achève sur une de ses pirouettes dont il a le secret.

Le jumeau, c'est le double. Et si les procédés d'inversion se multiplient dans l'oeuvre de Dick, c'est pour ramener à la vie ce double absent, que ce soit sur le mode du simulacre ou du simple reflet dans le miroir. Dans certains romans, tout est systématiquement inversé, un peu à la manière de Erewhon de Samuel Butler. Dans Le Maître du Haut Chateau, Dick imagine un monde où la seconde guerre mondiale a été gagnée par l'Allemagne et le Japon. Circule sous le manteau un livre de S-F affirmant que la guerre a en fait été gagnée par les alliés. Ce n'est rien, c'est de la S-F... Sauf qu'à la fin, une lectrice affirme à l'auteur qu'elle sait bien que son livre dit la vérité... Là, en dédoublant la figure de l'écrivain, Dick joue avec les notions de littérature majeure et littérature mineure. Écrivain mainstream frustré (tous ses romans réalistes ont d'abord été refusés par les maisons d'édition), Philip K. Dick, au moment de l'essor de la contre-culture et de pensées alternatives (les années 60), prend acte de sa nécessaire vocation d'écrivain de Science Fiction, et transcende le genre. Un vulgaire écrivain de S-F, comme dans Le maître du haut château, peut nous informer de la véritable nature du monde phénoménal qui nous entoure. La littérature de gare devient alors parole prophétique, parabole nous donnant les clés de la réalité.

La dualité entre fiction et réalité met donc également en jeu le rapport entre littérature mineure et littérature majeure, et plus généralement, celui entre l'artisan, qui travaille avec ses mains, et l'auteur génial évoluant dans le monde de la pure pensée. Dick sera toujours fasciné par les employés, les ouvriers, les petites gens, qui ne se doutent pas de l'importance de leur destin. Ses romans professent ainsi une sorte de morale des vaincus, qui renvoie à sa tardive conversion au catholicisme mais aussi à son statut d'écrivain de S-F, sous-genre pour attardés légers... Son oeuvre fait d'un genre populaire un véritable questionnement philosophique sur la nature de la réalité, puisant ses sources dans la mystique gnostique, le mythe de la caverne de Platon ou la pensée jungienne, adaptées au roman d'anticipation dans sa forme la plus classique.

Dans Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère retrace le processus qui a présidé à l'écriture du Maître du haut château. Une fois posé les personnages principaux, Dick s'est laissé guider par le Yi-King, le Livre des transformations, un traité de divination chinois fondé sur les deux principes complémentaires du Yin et du Yang, à partir desquels un jet de pièces type pile ou face constitue soixante-quatre hexagrammes assortis de commentaires sibyllins ou métaphoriques, par lesquels on peut conduire ses actions. Dick prit ce livre non comme un livre de sagesse, mais comme un traité de divination grâce auquel il écrivit son livre; "En cela, il était profondément ésotériste : croyant à l'existence d'un secret caché derrière le visible, il n'imaginait pas que la vie, peu à peu, l'enseignât, mais qu'il appartenait à l'intellect de le conquérir par un coup de force. Il n'attendait pas de la culture, de la psychanalyse ou de la religion qu'elles le forment, mais qu'elles lui livrent le mot de passe permettant de s'évader de la caverne où, à en croire Platon, nous est seulement montrée l'ombre du monde réel."(Je suis vivant et vous êtes morts, p80, Points Seuil). Le Maître du Haut Château fait donc partie, en un sens, de ce qu'on appelle communément "écriture révélée" : comme pour les trois religions fondamentales, l'écrivain n'est que l'instrument d'une parole plus haute, la plume qui transcrit ce que lui révèle l'oracle, et cela, dans un vulgaire livre de Science-Fiction. Ici encore, fiction et réalité, littérature et prophétie viennent se mélanger pour produire une histoire comme venue de l'au-delà. "(...) De fil en aiguille, on en vient facilement à l'idée que le vrai monde se trouve de l'autre côté du miroir et que nous sommes, nous, les habitants du reflet. Phil le savait depuis sa petite enfance, et il en savait même un peu plus que les autres : car il savait, lui, qui vivait de l'autre côté du miroir. De ce côté-ci, qu'on lui disait être le réel, Jane était morte et pas lui. Mais de l'autre, c'était le contraire. Il était mort et Jane se penchait anxieusement sur le miroir où habitait son pauvre petit frère. Peut-être le vrai monde était-il celui de Jane, peut-être vivait-il dans le reflet, dans les limbes. On avait parfaitement imité le réel pour ne pas l'effrayer, mais il vivait parmi les morts. Il faudrait un jour, pensa-t-il, écrire un livre qui raconte cela : comment quelqu'un découvre qu'en fait nous sommes tous morts." (Idem). (...)









Substance vie
Alors que sort l'intégrale de ses nouvelles chez Denoël, Philip K. Dick est plus que jamais d'actualité. Dick est un virus, et nous sommes infectés.




Entretien avec Philip K. Dick
Les journalistes et écrivains D. Scott Appel et K.C. Briggs rencontrèrent longuement Philip K. Dick en 1977. Extraits des entretiens.






Les Trois stigmates de K. Dick
Jacques Barbéri, l'un des représentants les plus talentueux de la S-F française, évoque Philip K. Dick pour Chronic'art.


La Conférence de Metz
En 1977, Philippe Hupp a eu l'idée saugrenue de faire venir Philip K. Dick en France pour le festival de S-F de Metz qu'il venait juste de fonder.


Paroles d'éditeur
Jacques Chambon dirige la nouvelle collection SF de Flammarion, "Imagine". Il a édité l'intégrale des nouvelles chez Denoël. Rencontre.


Impressions d'un traducteur
Note rédigée un dimanche pluvieux par un traducteur de Dick enrhumé (Pierre-Paul Durastanti).


Surf my Dick
En bon théoricien des frontières du virtuel et du réel, Philip K. Dick a fait de nombreux émules sur la toile. L'essentiel en quatre sites.
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Nouvelles
(1947-1952 et 1953-1981)


Hommes, androïdes et machines
Essai théorique de Philip K. Dick (1976)


La Transmutation de Philip K. Dick
Les derniers jours de l'auteur par Norman Spinrad


Préface des "Nouvelles"
par Emmanuel Carrère

If you think this world is bad (...)
Un document audio exclusif des préparatifs du discours donné à Metz en 1977
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