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(...) D'un point de vue plus technique ou artistique, avez-vous ressenti une évolution de Palestine à Gorazde ?
Avec Gorazde, j'ai voulu que le lecteur apprenne progressivement l'état des lieux, la situation telle que je la découvrais. J'ai souhaité me montrer plus organisé. Palestine était intuitif, spontané, alors que j'avais une idée très précise de ce que je voulais faire avec Gorazde : une organisation chronologique rigoureuse et ne pas avoir peur des développements et des explications dans un conflit si complexe. Et puis il y a deux évolutions notables : le développement et l'étude des personnes que j'ai rencontrées sur place et la mise en retrait de mon personnage. Dans Palestine, mon personnage constituait l'unité des différentes histoires, ce qui n'est plus le cas dans Gorazde que je ressens pourtant comme un travail plus personnel. Je voulais que le récit se produise lui-même. Et puis je n'ai jamais perdu de vue que mon sujet était destiné à un public qui ne lit pas naturellement des bandes dessinées. Dans Palestine, la discipline n'était pas totalement absente, mais quelques fois c'était vraiment chaotique, avec des angles un peu déments. Je ne renie pas ce caractère désordonné, mais je me suis aperçu que ça dessert parfois la finalité du récit.
Malgré l'extrême tension qui règne dans Gorazde, les temps faibles sont souvent prédominants, à la différence de Palestine.
En fait, dans la seconde partie de Gorazde (à paraître, ndlr), la violence se fait grandissante et il était important pour moi de décrire les individus avant l'irruption de cette violence et leur confrontation à elle. L'effet dramatique n'en est que plus brutal, puisqu'une familiarité, une proximité s'est progressivement installée.
Votre style cartoon, notamment dans la représentation de vous-même, détonne avec les sujets de vos oeuvres.
Ce n'était pas vraiment volontaire. Cette représentation du réel m'était très naturelle, même si j'ai évolué vers un trait plus réaliste. Mais ce personnage, ce n'est pas moi. J'ai laissé de côté certains aspects de moi-même. Les différentes histoires dont je me fais l'écho dans Palestine ou Gorazde m'ont souvent troublé ou profondément perturbé. Or je ne veux pas le laisser paraître car ce n'est pas l'objet de mon travail. Je ne voulais pas détourner ces histoires à mon profit. De moi-même, j'ai privilégié l'aspect cynique et distancié pour cette raison. Le fait de ne jamais dessiner mes propres yeux, que je dissimule derrière de grosses lunettes, m'a permis d'instaurer une réelle distance qui détourne l'introspection. Je n'avais pas besoin de souligner à tout moment que j'étais et demeure profondément attaché à ces lieux.
Quel regard portez-vous sur la bande dessinée indépendante américaine et européenne ?
Vivant à New York, je fréquente et apprécie les travaux de Spiegelman. J'admire aussi dans des styles très différents Chris Ware, Chester Brown ou Julie Doucet. En France, quoique je ne maîtrise pas la langue, j'ai été très intrigué par les travaux de Marjane Satrapi, de Jean-Philippe Staessen ou de David B. Ce qui m'étonne beaucoup chez les Français, c'est cette alternance entre l'extériorité et l'intériorité, entre l'ouverture au monde (L'Association est partie en Egypte ou au Mexique, Jano en Afrique) et les voyages plus introspectifs. Aux Etats-Unis, vous ne trouverez guère de tels extrêmes.
Propos recueillis par Romain Brethes
 Lire notre critique de "Gorazde" de Joe Sacco |  | 

 Mr Natural R. Crumb n'accorde quasiment jamais d'entretiens. Par fax interposés Chronic'art a tout de même réussi à l'interviewer. |
  Le "cartoon journalism" Joe Sacco est une figure incontournable du petit monde du comix. Rencontre, à son retour du Festival de BD de Bastia. |
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