(...) Derrière ce mal-être d'une petite ville américaine et de ces deux adolescentes, on trouvait un message à caractère profondément universel. De même pour Comme un gant de velours pris dans la fonte (édité chez Cornélius, ndlr), dans un cadre différent, plus onirique." D'où vient le charme spécifique à cette écriture ? "J'aime beaucoup la bande dessinée indépendante française" affirme Alain David, "mais je regrette quelque peu son caractère introspectif trop prononcé, qui s'adresse à un public presque conquis d'avance et la coupe d'une autre frange. L'écriture graphique d'un Clowes ou d'un Eisner me paraît universelle, ouverte vers l'extérieur. Aux Etats-Unis, Clowes a sans doute l'un des discours les plus subversifs actuellement, tous genres confondus."

Le succès indéniable des oeuvres de Clowes et de Burns (avec la série Black hole chez Delcourt) donne d'autant plus de regrets quant à l'absence d'une édition française de Chris Ware. Ce dernier, publié également chez Fantagraphics, a créé un univers d'une richesse inouïe, totalement inédit et inclassable. Dans ses publications, qui portent le titre d'Acme novelty library, il met en scène Jimmy Corrigan, "the smartest kid on the earth". Un étrange enfant à visage de vieillard évoluant dans un espace fragmenté et agencé jusqu'à l'obsession. La minutie extrême avec laquelle il construit chacune de ses oeuvres (maquettes virtuelles à construire, format d'album évoluant du simple carnet à la planche à dessin) rend malheureusement improbable une future adaptation. Jean-Christophe Menu, qui a obtenu les droits d'adaptation pour L'Association, semble avoir trouvé plus intransigeant que lui et continue de s'arracher les cheveux dans ses négociations avec l'artiste. Mais comme le glisse astucieusement Alain David, "dans une oeuvre telle que celle de Chris Ware, accepter une adaptation, n'est-ce pas accepter une trahison ?" Et d'ajouter : "Fantagraphics, l'éditeur phare des comix américains (près de 20 ans d'existence) a connu le succès grâce à une bande dessinée pour laquelle j'ai beaucoup d'admiration : Love and rockets des frères Hernandez (publiée chez Rackham, ndlr)". Ces frères portoricains, qui ont puisé leur inspiration dans Archie (!), le comics culte et vieillot des années 50, ont donc 15 ans de métier derrière eux et continuent de suivre deux familles de personnages depuis leurs débuts. "Ces personnages évoluent physiquement et les histoires qui les touchent sont très sentimentales, souvent banales mais extrêmement émouvantes. En France, voire en Europe, je ne connais que Blueberry qui ait suivi une trajectoire similaire." De nouveaux talents s'annoncent chaque jour, tel Bob Fingerman, auteur de l'étonnant Minimum wage. Quant à David Boring, la dernière oeuvre en date de Daniel Clowes, elle devrait faire grand bruit lors de sa parution française. La plupart de ces oeuvres apportent un démenti cinglant à ce rêve américain toujours renaissant et toujours assassiné, pour le plus grand plaisir d'une bande de trublions qui débarque en force dans vos librairies. Bien sûr, on ne les manquera sous aucun prétexte.

Romain Brethes (avec la collaboration de Yael Eckert)

Pour découvrir le monde du comix américain, voir le site très complet des éditions Fantagraphics







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