1. Clone virtuel et clone biologique: deux artefacts irréductibles

Pas de définition du mot "clone", mais " une seule distinction, la plus fondamentale: le clone existe au moins sous deux aspects, irréductibles, le virtuel et le biologique." Il y a bien sûr une différence de nature entre ce clone virtuel aux contours multiples, et le clone biologique, issu du vivant, mais surtout les deux démarches sont radicalement inverses : "Avec le clone virtuel, on tire l'artefact vers le vivant, alors qu'avec le clone biologique, on dénature le vivant en artefact, on le réifie, à son corps défendant". D'où les enjeux éthiques lorsque l'on soumet le vivant à cette même procédure qui est l'essence du clonage : la fabrication d'un artefact comme d'un double, soumis à la reproductibilité technique et non plus issu de la reproduction sexuée.
A partir des anticipations du philosophe Walter Benjamin, Isabelle Rieusset-Lemarié brise les clichés sur l'ère de la reproductibilité technique, qui ne se réduit pas au règne de la copie... Des acteurs de cinéma aux acteurs virtuels, le double tend à s'autonomiser par rapport à son modèle. Ce double virtuel issu de la technique tend à s'animer d'une vie autonome...
Ce clone là ne date pas du Net et des jeux vidéos, mais des statues égyptiennes dont on disait, déjà, qu'elles pouvaient s'animer de vie. Isabelle Rieusset-Lemarié explore la lignée de ces objets techniques en 3 dimensions (parfois 2) créés par l'homme à son image et auxquels il a parfois prétendu conférer une forme de vie.: "Les innovations technologiques des clones virtuels n'ont pas surgi ex nihilo". Aujourd'hui, on parle d'avatars ou d'humains virtuels: ces créatures qui habitent nos cités virtuelles sont nos interlocuteurs, nos représentant, nos doubles, mais aussi "nos masques, non sans réveiller les codes du théâtre dans de multiples jeux de rôles et de métamorphoses". D'étranges jeux d'altérité, par clones interposés, confrontent humains réels et virtuels dans une interaction sensorielle étrange. En amont des créatures virtuelles autonomes conçues selon les techniques de la "Vie Artificielle", on retrouve les automates du XVIIIe siècle (à l'image des philosophies mécanistes du vivant). En amont des marionnettes de synthèse se profile la mythologie de ces figurines de bois qui phagocytent les gestes d'un humain qui leur donne vie. Mais dans cette longue lignée de doubles, si certaines fascinent ou inquiètent par leur potentialité d'autonomie (le golem, l'ombre, la marionnette..) d'autres sont réduites au statut d'esclave : des robots aux stars virtuelles comme Date Kyoto, c'est la lignée des créatures artificielles vouées à la standardisation industrielle. Plus question de doter ces clones là d'une capacité d'autonomie ou de métamorphose : c'est le règne du stéréotype, de la copie, de la reproduction à l'identique...