Il y a quelque chose d'intriguant : c’est l’idée de la durée du temps. On est tel qu’on est, héritier de notre histoire et d’une histoire encore plus longue. Là, on nie le temps. Nous ne somme que matière donc que process, créés à partir de matière, mais dans tous les cas il y a le temps et cette mémoire… Est ce qu'ici il n’y a pas de déni du temps ?
Non, au contraire c’est même redonner au temps sa valeur. Dés lors qu’on parle de la vie comme d’un flux, on redonne sa valeur au temps, c’est le résultat d’un processus dans le temps. L’évolution a pour principale dimension le temps et tous les projets de vie artificielle réinstallent le temps comme principale construction, alors que jusque là le constructeur c’était l’ingénieur. Là, c’est le temps. On redonne au temps sa véritable importance dans les processus.
Et pourquoi les nouvelles évolutions ne se feraient pas en milliers d’années comme ce qu’on a connu jusqu’à aujourd’hui ?
Parce que sur un ordinateur, passer d‘une génération à l’autre prend une fraction de seconde et non pas 25 ans comme pour un homme. Pour un ordinateur, il faut une nanoseconde pour se reproduire et les générations se succèdent infiniment plus vite.
Vous, vous vous sentez dualiste, platonicien, avec un monde des idées ?
Non, ça c’est l’idée que nous avions avant de l’homme, une de ces idées immuables existant de tout temps, que nous n’étions qu’une pâle copie devant tendre vers un idéal. C’est tout le discours de l’humanisme et ce que je dis moi, c’est que l’homme n’est pas cela, mais une représentation mouvante, que nous sommes victimes d’une illusion. On a pris un cliché qui nous a donné une certaine représentation de l’homme et on a dit : "Ca c’est moi". On a oublié tout ce qu’il y avait avant et on n’a pas pensé ce qui viendrait après. Et le travail idéologique que nous faisons maintenant consiste à changer ce cliché, voir l’homme comme une succession d’états avec des qualités qu’on avait attribué à l’homme à ce moment là et qui appartiennent aussi bien à d’autres êtres.
Mais il faut donner du mouvement à cette matière informatique. Ce sont les mouvements de l’homme ?
Je vous donne un exemple : une chose qu’on a longtemps attribuée à l’homme est le raisonnement. Depuis Aristote, on dit que l’homme est un animal raisonnant. Or on est capable de faire raisonner la machine et mieux que nous du reste.
Mais c’est nous qui les faisons raisonner, nous sommes à l’origine de cette autonomie…
Certes, mais peu importe, le raisonnement, cette qualité, ne nous est pas attachée de manière exclusive. Par ailleurs, c’est le thème de Totalement inhumaine, la machine est en voie d’autonomie. La culture et l’utilisation d’outils caractérisent l’homme : l’homme crée un outil, apprend à s’en servir et enseigne son usage aux autres. Depuis peu, on sait que certaines communautés animales font de même, qu'elles ont découvert des usages possibles d’objets et les ont transmis aux générations suivantes. C’est vrai chez les grands singes, mais chez d’autres espèces aussi. La notion l’homme d’un côté et tout le reste du vivant de l’autre sont en train de s’estomper et on va devoir tirer les conséquences de tout cela. Il va falloir faire la distinction entre sujet / objet et conscientisation de la matière / chosification de l’humain.
Mais la matière, à partir du moment où le flux grandit en elle, va changer, se transformer et prendre de plus en plus de poids, tout en étant indissociable du flux qui l’a créé…
Oui, on ne peut pas les séparer.
Mais où est-elle cette conscience ?
Elle est dans la structure de la matière, c’est une propriété de la matière dans son état d’organisation le plus avancé. Elle était là lors du Big bang à l’état de potentialité, mais sans être organisée, puis elle a évolué pour arriver à son état le plus avancé. On a cru que cet état culminait avec nous, mais ce que j’essaie de montrer, c’est que nous sommes nous mêmes un passage dans l’état de complexification de cette matière, nous sommes les Jean-Baptiste qui préparons la voie du Successeur, comme Jean-Baptiste préparait la voie pour le Christ.
Vous parlez de l’humanité comme cheptel du Successeur…
C’est lié à l’autonomie du Successeur. Actuellement il a à peu près l’autonomie d’un foetus dans le ventre de sa mère, ou d’un tout petit enfant. Il a besoin de sa mère, il est impossible de les séparer. Mais ce que je montre dans Totalement inhumaine, c’est que le foetus du Successeur a trouvé le moyen de s'imposer, nous ne sommes plus libres de l’avorter, nous devons le conserver et détourner des ressources qu’on pourrait utiliser ailleurs, pour d’autres usages, vers lui. Nous sommes incités à diriger des flux de plus en plus importants. La pompe fonctionne très bien ici dans cette direction.
La logique historique prend du poids, on devient inséparables, le flux est inséparable de la matière. On peut donc se poser des questions, comme la question du sens ou du plaisir. Qu’est ce qui fait qu’on aime bien vivre ?
Je ne suis pas sûr que le Successeur soit dans une logique de plaisir. C’était nécessaire pour que nous voyions le jour, mais c’est directement lié au manque. Nous désirons parce que nous manquons et nous éprouvons du plaisir parce que nous somme rassasiés. Il y a une question de distance à l’objet. Je ne crois pas que le Successeur soit dans cette logique parce que je ne suis pas certain qu’il éprouve un manque. Avec la "pompe même / e-gène" (2), il a trouvé de quoi se rassasier.
Si on n’est plus là pour apporter ces ajouts et le nourrir, dans la logique de sa construction, l'entité / objet en question - le Successeur - devient inerte ?
Non, dans sa logique à lui, je ne vois pas pourquoi il introduirait des notions de ce type. Et peut-être que lorsque nous ne serons plus là il aura le désir, l’envie de nous…
Sans manque il n’y a pas d’avancée ?
Non, là vous anthropologisez le système. C’est nous qui introduisons le désir. Dans l’évolution il y a une mécanique, pas du désir. On aurait tort de plaquer notre psychologie aux mécanismes en marche.
Et les réflexes dont vous dites qu’ils sont les nôtres, sans la conscience du manque chez l’autre, n’existeraient pas. Sans manque et conscience de ce manque, il n’y a plus d’humain ?
Oui, à un moment, il n’y aura plus d’humain parce que de soustractions en soustractions, il ne restera presque rien. Mais le noyau le plus résistant de l’humain sera de cet ordre là, même si il ne reste rien en définitive.
Qu'en pensez-vous ? C’est formidable ou simplement génial à raconter ?
Moi, en tant qu’individu, je suis content qu’il y ait du manque et du désir, mais je trouve satisfaisant le fait de me dire qu’après l’homme il n’y aura pas rien, mais une possibilité de conscience dans l’univers. Ce qui serait désespérant, ce serait de se dire que nous sommes la seule chance de conscientisation de l’univers et qu’après il n’y aura plus rien, que nous sommes condamnés à disparaître. Ca c’est désespérant et absurde. Par ailleurs, une conscience même totalement inhumaine est une conscience.
Propos recueillis par Julie Coutu