Entre les scientifiques, les intellectuels et le grand méchant Raël, finalement c’est le règne du faux-semblant.
Absolument. Et c’est dans ce faux-semblant que se faufilent les réalités de demain.
Vous dites aussi que la seule résistance possible consiste à prendre acte de ce qui existe déjà, et de le dire.
Oui, je montre même quel sera la prochaine étape, avec une ironie devenue nécessaire. Il y a un plaisir sado-maso à faire mal en annonçant les choses et à se faire mal en étant pris pour le joyeux rigolo de service, comme cela a été le cas avec Reproduction interdite. Friedmann était d’ailleurs à l’époque l'un de ceux qui signalait que cela n’arriverait jamais et que c’était même proprement irréalisable.
En fait, ce sont les travers de la médiatisation. Tout le monde est prêt à presque tout entendre ensuite. La première brebis clone est d’ailleurs très bien passée. C’est comme un virus qui s’installe…
Le clonage est acclimaté dans les esprits, il est là, et le jour où le vrai clone se présentera, les défenses seront déjà contournées. C’est même très habile. On fait d’habitude du contrôle de catastrophe, pour réparer, faire des relations publiques. Là, on pose l’idée et ensuite la réalité suit. On peut parler de préparation d’artillerie, ensuite on sera complètement acclimaté, avant même que la réalisation soit concrète.
Ca marche d’autant mieux que l’énoncé de départ est caricatural ?
Oui, ce qu’il y a après paraîtra d’autant plus sain, scientifique…
Ceux qui portent la révolution auront beau jeu.
C’est un peu comme la technique utilisée lors des conclaves, lorsqu’il s'agit de faire élire un pape. On garde son candidat de côté et on propose des candidats clownesques pour qu’on imagine les pires dangers. Le candidat qu’on voulait faire élire à l'origine apparaît finalement à tous comme un soulagement et tout le monde le choisit. C’est la logique du moins pire. On propose le pire du pire pour faire accepter le moins pire.
Comment en arrive-t-on au dépeçage de l’homme par l’homme ?
Sans s’en rendre compte, en vertu du fait que la technologie ne reste pas aux mains des scientifiques. Dés lors que des contrats de recherche en développement sont signés avec les industries, les chercheurs acceptent de céder une part de leur souveraineté ; ensuite, cela va très vite. Les recherches ne se font pas sans argent, et la part allouée ici est particulièrement minime, surtout aux Etats-Unis où c’est zéro puisqu’il y a une loi qui interdit même de mettre de l’argent public dans la recherche. Dés que c’est de l’argent privé, il n’y a plus de contrôle possible. Même si factuellement les recherches se passent dans des labos, le contrôle est privé et plus il y a d’argent, plus la perspective de l‘amortir sur des projets uniquement médicaux s’amenuise. Ce n‘est pas en fabricant des bébés pour des couples stériles par voie de clonage qu’on parviendra à amortir les frais, pas même en s’appuyant sur les thérapies. Pour amortir les frais, il faut passer à des applications industrielles. Quand on en sera là, l’accoutumance dont on vient de parler sera effective : l’idée des organ bags aura fait son chemin et ce n‘est même pas certain qu’il y ait de débat. Le débat est en cours car on s’interroge pour créer des organes in vitro, comme de la peau pour des coeurs par exemple. Personnellement, je pense qu’on y arrivera jamais parce que l’organe a besoin de la morphogenèse, du cheminement, l’organe est situé dans son environnement chimique de signaux qui déclenchent les processus de développement, mais aussi de son environnement volumique : le coeur se développe tel qu’il est parce qu’il se trouve entre deux poumons, eux même situés dans une cage thoracique. On commence à le savoir : on l’a découvert pour le cerveau où les neurones se développent dans les directions où ils rencontrent le moins de résistance pour s’installer. A mon avis, il est donc impossible de fabriquer des organes dans des bocaux. Mais - et les scientifiques qui lancent ces idées le savent parfaitement -, on évoque quand même cette possibilité. Ensuite, admettra que ce sera une bonne chose que d'avoir ces organes, et là, le cheminement vers les organ bags se fera tout seul. Si c'est impossible à réaliser dans des bocaux, on peut en revanche les faire pousser ensemble dans un organ bag. Voilà en vérité la finalité de tout cela.
Venons-en au Successeur : vous dites que la logique de clonage et du Successeur sont différentes. C'est-à-dire ?
Elles participent de la même logique de dépassement de l’homme, mais par des voies distinctes.
Dans ce cas, que reste-t-il d’humain ?
L’homme a commencé par trouver un substitut à ses griffes avec le grattoir, un substitut à ses poings avec la massue, à ses dents avec le couteau et le mouvement de l’humanisation consiste en fait à sortir de l’humain, à déléguer hors de lui des fonctions qui normalement lui reviennent. En définitive, le mouvement de l’humanisation consiste en la création d’extensions du corps humain. Les objets sont des extensions de notre corps auxquels on a donné des fonctions qui nous étaient dévolues au départ. Je pense qu'après cela, ce qui restera, ce sera l’homme. Aujourd’hui je vois l’homme non plus comme une totalité, mais comme un bloc à dégrossir. Nous croyons que ce que nous avons est la représentation finale de l‘homme alors qu'il ne s'agit en fait que d'une ébauche à dégrossir, et chaque coup de ciseau - les technologies de dépassement de l’homme, le clonage, l’IA - fait tomber un morceau de cette représentation jusqu’à ce que nous arrivions au coeur. Ce qui restera sera l’homme au terme de ce processus. Nous nous représentons un peu comme un Botero et à l’arrivée il n’y aura plus qu’un Giacometti, l’essence de l’homme.
Finalement, c’est plutôt optimiste ?
Oui, mais cela nous oblige à changer radicalement notre représentation de l’homme, à le voir comme un flux, comme un solde toujours à recalculer et tendant vers l’infiniment petit, purement virtuel à la limite.
Il n’y a pas ici une sorte de dualisme qui consiste à séparer le message du medium avec l’idée que la vie n’est que process ?
Oui, je pense moi que la vie n’est que process. J’appartiens à cette école que critique Isabelle Rieusset-Lemarié, école dont je trace l’origine à Hayek en 1920. La vie est indépendante de son support, pour moi c’est un processus multimédia et les formes que nous connaissons aujourd’hui ne sont qu’une des formes trouvées, mais il y en a d’autres…