Chronic'art : La chosification de l’humain que représente selon vous le clonage est-elle une étape intermédiaire entre nous et le "Successeur" que vous évoquez et est-elle inévitable ?
Jean-Michel Truong : C’est l’alternative au successeur en réalité. Il y a deux façons de voir les choses aujourd'hui : la voie organique et la voie anorganique. Le clone, la transgenèse, la fabrication de chimères, la manipulation du code génétique, tout cela c'est la voix organique. La voie anorganique, qui repose pour l’heure sur le silicium mais qui s’en affranchira à long terme, c’est la voix du Successeur. Mon propos consiste à dire que cette dernière est la seule voie intéressante - pas intellectuellement bien sûr -, car viable à long terme parce que tous les matériaux issus de la chimie du carbone sont appelés à disparaître de la boutique de l’univers assez rapidement, alors que les minéraux présentent des promesses de longévité plus importantes.
Le clonage n’est donc pas un maillon ?
Non. Il risque d’être dans l’histoire de l’évolution une de ces nombreuses branches mortes que nous connaissons
Le clonage est-il acté aujourd'hui ?
Oui, à quelques années près nous y sommes. L'important, maintenant, c'est de savoir à quelles applications le clonage va-t-il servir, et qu’est-ce que nous allons subir. Je pense que nous nous dirigeons de plus en plus vers la transgenèse, la fabrication d’hybrides : des mutants mi-chèvres mi-cochons, mi-choux mi-humains. Je ne dis pas qu’on a aujourd’hui des clones humains attestés, l'annonce des raëliens étant évidement un grand bluff - très réussi -, mais c’est comme si. En fait, ce n'est plus qu'une question d’ingénierie maintenant, rien d’autre.
Dans Reproduction interdite (1), vous définissiez le clone comme étant l’homme industrialisé. Aujourd’hui, le clone reste-t-il une logique d’instrumentalisation totale ?
Oui. Ce qui a changé, c’est le fait que le rejet soit moins important, moins fort qu'à l'époque. Aujourd’hui, on ne peut plus que protester et lorsque j’essaie d’agrandir mon champ de vision, je me dis finalement qu'il ne s'agit que d'une manipulation de plus que l’homme fait sur lui même. Il en fait depuis ses origines et c'est précisément ce qui fait de lui un homme. Nous sommes hommes uniquement parce que nous sommes l’espèce qui sait modeler son propre corps, jusqu’à utiliser des méthodes de reproduction non canoniques, voire, à terme, industrielles. Il n’y a rien d’inhumain dans le fait de produire de l’inhumain, c’est même ce qui nous fonde en tant qu’homme.
A l’époque, la dimension humaine et la question de la matière entraient en ligne de compte. Dans Reproduction interdite, très clairement, vous mettiez en scène des clones qui ne sont pas considérés comme des humains. C'est d'actualité aujourd'hui ?
Oui, et c’est un problème majeur, comme le projet d’organ bags - clonage instrumental - du père des premiers bébés éprouvettes anglais par exemple. Celui-ci a développé un projet pour faire des clones acéphales, dont la tête ne s’exprimerait pas. Il naîtrait donc une espèce de sac qui n’aurait plus totalement d'apparence humaine et qui pourrait servir pour les greffes et toutes sortes d’usages mécaniques. On nie bien le statut d’humain dans ce cas-là. Dans cet ordre d’idées, ce qui m’a frappé lorsque les raëliens ont annoncé la naissance de la petite Eve, c’est la réaction de notre inénarrable ministre de l’Ecologie, Roselyne Bachelot. Elle a dit : "il conviendrait de vérifier que la petite Eve dispose bien de toutes les caractéristiques humaines". Ce qui veut bien dire qu’on doute de l'humanité des clones. Je ne sais pas quels tests il faudrait lui faire faire, et je me demande ce que Bachelot dirait si par hasard ces fameux tests étaient négatifs… Que faudrait-il faire alors de la petite Eve ? C’est plutôt curieux comme raisonnement. La ministre en question n’est pas une lumière, mais elle est quand même ministre, elle doit prendre des décisions. Je m’interroge... Malgré toutes les déclarations de principe des uns et des autres, je crois qu’il y a vraiment un risque voir les clones comme des êtres non humains. Je vous donne un exemple : je pense qu’assez vite on aura affaire à des procès d’héritiers, de la part de personnes qui chercheront à prouver et à dénier à leurs frères ou à leurs soeurs nés par clonage le droit d’hériter. Cet être qui n’est pas né de façon naturelle a-t-il les mêmes droits que moi qui suit né des couilles de mon père et du vagin de ma mère ? Je pense que les premières traces de discrimination viendront de la sphère juridique. Autre danger éventuel lié à cela : rien ne s’opposerait - dans le droit américain par exemple qui, à mon avis, fait autorité en la matière - à ce qu'une personne ou une société dépose un brevet pour le clonage humain, une forme de copyright, au motif qu’on aura utilisé une technique particulière pour les obtenir.
Pour éviter cela, vous ne pensez pas que des autorités, comme l’Eglise par exemple, devraient donner au clone le statut d’être humain ?
Oui, tout à fait. D’ailleurs, l'un des personnages de Reproduction interdite baptisait les clones en disant "Dieu reconnaîtra les siens". Mais vous savez bien comme l’Eglise a pu imposer sa position sur la contraception, sur la capote… Ce n’est plus réellement une autorité morale, mais une autorité réactionnaire qui ne peut plus que protester. De plus, elle n'a plus d'impact. Plus grave : en s’étant acculée dans la position du protestataire numéro un, elle n’offre plus la possibilité d'une réflexion. Elle ne nous sera donc malheureusement pas, je pense, d’un grand secours. Seuls les penseurs qui accompagneront le mouvement pourraient nous aider, mais une position aussi arrêtée que celle de l’Eglise nous est inutile.
Vous parliez, dans l'entretien publié dans notre magazine, du silence des intellectuels : il est dû selon vous à leur position sur l’IVG…
Je pense que c’est une des raisons et c’est mon embarras à moi aussi. On ne peut s’en sortir qu’en admettant que l’éthique ne peut pas faire jurisprudence. Lorsqu'on a pris position en faveur de l’avortement des femmes, sans le savoir, c’est comme si on avait signé un chèque en blanc pour cet amas de cellules dont les femmes pouvaient se débarrasser comme elles le voulaient. Et le danger c’est qu’on utilise cette décision datée, éthique, circonstancielle, pour en faire le socle de tout un édifice juridique.
Il y a quand même une différence entre le droit de la femme à disposer d’elle même et le droit scientifique à manipuler l’embryon ?
Pas vraiment, parce qu’une des raisons pour laquelle la femme a le droit d’en disposer est que ce n’est qu’un amas de cellules, qui n’a pas de dignité humaine… Après tout, un spermatozoïde qui se perd dans une pollution nocturne est aussi un potentiel d’humain, alors pourquoi en faire toute cette histoire ? On a tenu ce discours, et maintenant, on a du mal à tenir tête aux Friedmann et compagnie et à leur dire : "écoutez, l’usage que vous voulez faire de cet amas de cellules ne nous plaît pas trop, cela nous gêne". Eux peuvent alors nous rétorquer : "alors vous êtes des pro-life, de ces horribles qui veulent assassiner les médecins avorteurs ?". Et si l'on nie, ils mettront en avant notre incohérence, en signalant que nous voulons interdire ce que nous avons autorisé. Là, nous sommes coincés, et ceci explique beaucoup de silences… Je l'ai constaté : chaque fois, dans des congrès ou lors de débats, quand la question se pose, il y a suspicion et les intellectuels n’aiment pas devoir admettre qu'ils ont eu tort, ou devoir nuancer leur propos, ou encore devoir se justifier quant à la pureté de leurs intentions, alors ils préfèrent s’abstenir. Il n’y a donc pas de débat.