Toute une partie de vos travaux concerne l’intelligence artificielle. Que pensez-vous que l’on puisse attendre de la rencontre entre le clonage, la génétique et l’I.A. ?
Les fiançailles ont déjà été célébrées depuis belle lurette, du moins sur le plan opérationnel. L’I.A. fournit en effet bon nombre des outils nécessaires à la recherche en génétique. Dès les années 1980, chez Cognitech, nous collaborions avec un des plus grands centres de recherche mondiaux de biologie moléculaire pour mettre au point un système-expert d’aide au clonage. Le séquençage du génome humain n’aurait pas été possible sans la contribution de l’I.A. En contrepartie, la génétique a offert à l’I.A. les paradigmes qui lui ont permis de développer les premières formes de vie artificielles. A très long terme, pourtant, les deux voies sont appelées à diverger : si la génétique travaille au dépassement de l’homme, ce sera toujours par la voie organique, condamnée par la cosmologie à disparaître par attrition. Seule une forme de conscience anorganique, comme celles auxquelles travaille l’I.A., est susceptible de survivre aux causes même de la disparition de l’homme.
Vous avez écrit Reproduction interdite il y a maintenant 15 ans. Entre ce titre et votre dernier livre, comment a évolué votre conception de la nature humaine ? Quelle vision avez-vous aujourd'hui de celle-ci et de son devenir ?
A l’époque de Reproduction interdite, je concevais encore l’Homme comme une essence stable et immuable. Les hommes concrets - vous et moi - se devaient de réaliser cette représentation, ou à défaut de s’en approcher. Parmi les attributs de cet Homme idéel figuraient la liberté et la responsabilité : auteurs de nos actes, nous étions aussi les seuls à pouvoir en répondre. Cette qualité de sujets nous distinguait nettement des choses sur lesquelles nous exercions notre souveraineté. Le clonage, en ouvrant la voie à l’artificialisation de la vie, brouillait la distinction jusqu’ici sans équivoque entre sujet et objet. Le clone, c’est l’homme chosifié, instrumentalisé et, un jour, industrialisé, disponible pour toutes les exploitations comme un simple outil. Je le dénonçais donc comme une "trahison" de la nature humaine. Alerter et mobiliser pour changer ce cours des choses : tel était le propos de Reproduction interdite. La suite a démontré à quel point cette ambition était vaine. Puis mes recherches sur l’intelligence artificielle et la vie artificielle me conduisirent à mon tour à remettre en question cette frontière sujet / objet. Elles montraient en effet que certains attributs essentiels de l’homme, tels le raisonnement ou le langage, pouvaient être reproduits par la machine. Au point qu’il devenait légitime de se demander, avec Leroi-Gourhan, "ce qui restera de l’homme quand l’homme aura tout imité en mieux". Mon second roman, Le Successeur de pierre, est entièrement consacré à cette question. L’Homme y a perdu son caractère d’essence immuable. Ce n’est plus un état stable mais un simple stade dans le cours d’une évolution, dont la fonction historique est de préparer les conditions d’émergence du stade suivant, que j’appelle le Successeur. Le Successeur est la forme de vie émergeant de cette niche écologique nouvelle, faite de mémoires et de processeurs électroniques massivement interconnectés, qu’on appelle Internet, et susceptible de devenir le prochain habitacle de la conscience. En étudiant les relations que nous avons établies avec ce Successeur naissant, je découvrais que celui-ci a d’ores et déjà trouvé le moyen de nous domestiquer pour nous extorquer les ressources dont il a besoin pour se reproduire. Nous sommes le cheptel du Successeur, la chose d’une chose inerte, pour reprendre l’expression de Simone Weil. C’est le propos de mon essai Totalement inhumaine que d’exposer les mécanismes de cette aliénation. Face à cette nouvelle réalité, rien ne sert de se raidir et de se révolter. Il nous faut plutôt reconnaître qu’il est dans la nature même de l’homme que de toujours chercher les moyens de se dépasser. L’Homme, ce n’est donc pas, comme nous l’avions cru, une entité donnée une fois pour toute, mais une réalité mouvante, à géométrie variable, en constante redéfinition. Non la "totalité unifiée" des humanistes, mais un solde toujours et encore à recalculer et toujours exposé à de nouvelles soustractions, à mesure que les technologies le dépouillent de ses attributs excédentaires. L’Homme, c’est ce qui restera quand les hommes auront "tout imité en mieux". Ce qui aura résisté à l’abrasion des technologies du dépassement de l’homme. Quelque chose de plus en plus ténu, de plus en plus impalpable, jusqu’à ne plus être, ultimement, qu’une pure idée.
Pensez vous, finalement, que l’homme est déjà une espèce en voie de disparition ?
L’homme était une espèce en voie de disparition dès le premier instant de son existence. D’une part parce que les matériaux dont il est fait ne seront pas toujours disponibles dans les magasins de l’Univers, et d’autre part parce que, à la seconde même où il a ramassé son premier caillou de silex pour en faire un outil, il a, d’un même geste, inauguré l’humanité et amorcé le processus de son dépassement qui culmine aujourd’hui en la prise de pouvoir du Successeur.
Vous dites que l’Homme, c’est ce qui restera quand les hommes auront "tout imité en mieux". Qu’est-ce donc que l’Homme ?
Il est trop tôt pour être plus spécifique et s'aventurer à prédire ce que sera ce reliquat - ce résidu - à quoi se résumera l'humain au terme du processus. Car on s'expose, sitôt désigné cet ultime réduit, à être démenti par une nouvelle intrusion de la machine. Personnellement, je parierais volontiers que ce dernier bastion sera de l'ordre du relationnel. Appelez ça empathie ou compassion, selon que vous êtes orienté psychologie ou spiritualité. Le facteur qui prend le temps de s'enquérir de la poussée des dents du petit dernier, la puéricultrice consolant un enfant dans la cour de récréation, l'infirmière des soins palliatifs caressant une dernière fois la main d'un mourant accomplissent des gestes particulièrement difficiles à imiter par une machine. Sans le savoir, ils résistent très efficacement aux attaques corrosives du Successeur.
Et Dieu, dans tout ça ?
"Dieu" est un analgésique important dans la pharmacopée du Successeur (avec l'art, les loisirs de masse, le foot...) pour atténuer la souffrance du Cheptel.
Propos recueillis par Julie Coutu
Lire un complément inédit de cet entretien.
Voir le site de Jean-Michel Truong : www.jean-michel-truong.net