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Dans Reproduction interdite, vous décrivez une "stratégie marketing" qui s’appuie sur les médias pour convaincre des bienfaits du clonage thérapeutique. Pensez-vous que ce type de mécanisme soit déjà à l’oeuvre pour mieux faire accepter le phénomène ?
La stratégie en question qui, 15 ans après Reproduction interdite, se déploie en effet telle quelle sous nos yeux, était d’autant moins difficile à "prévoir" que c’est celle dont avaient déjà usé en leur temps les promoteurs de l’énergie nucléaire. Mais les médias sont dans leur rôle quand ils font rêver le public sur les bienfaits réels ou supposés d’une technologie. Ce qui m’intrigue davantage, c’est le silence des philosophes et intellectuels, si prompts d’ordinaire à pointer du doigt la moindre atteinte aux droits de l’homme. Silence dont j’entrevois une des raisons : c’est que le débat sur le clonage est miné par leur prise de position antérieure en faveur de l’interruption volontaire de grossesse. Leur embarras à ce sujet - qui est aussi le mien - peut se résumer ainsi : pour avoir, avec beaucoup d’autres, milité pour la liberté de choix des femmes, nous nous trouvons aujourd’hui coincés dans un piège logique. En revendiquant cette liberté fondamentale, nous nous sommes en effet privés d'un argument de principe - le respect dû à toute vie, dès son commencement - pour condamner les manipulations de l'embryon humain, le clonage et plus généralement l'instrumentalisation de la "matière humaine". Comme si, en acceptant l'IVG, nous avions sans le savoir signé un blanc-seing pour tout autre usage ultérieur des embryons. Mis le doigt dans un engrenage, établi une jurisprudence, si vous préférez. Car si les femmes peuvent à leur gré disposer de l'embryon qu'elles portent, pourquoi en irait-il autrement des industriels ou des militaires ? Au nom de quel principe ? On ne peut d'une part affirmer que ce n'est après tout qu'un amas de cellules, et de l'autre réclamer pour lui des protections spéciales. Les Frydman et autres lobbyistes du clonage n'ont pas manqué d'enfoncer un coin dans cette faille, qui leur permet de gagner à tout coup : Vous êtes contre le clonage ? Vous êtes donc un de ces ignobles "pro-life" ! Non ? Vous acceptez l'interruption volontaire de grossesse ? Alors au nom de quoi refusez-vous le clonage, thérapeutique ou reproductif ? On comprend que, confrontés à la perspective de perdre à tout coup, la plupart des intellectuels préfèrent se taire. Quant à moi, persistant dans mon soutien à la liberté de choix, je n'ai pas de réponse. Sinon de refuser de me laisser enfermer dans cet engrenage rationnel, au nom duquel on me demandera ensuite d'accepter le clonage instrumental - les "organ bags" - et un jour la transgenèse humaine. Quitte à être paradoxalement assimilé aux " pro-life ", à leur idéologie insane et à leurs inacceptables agissements.
Que pensez-vous des réactions auxquelles on a assisté lors de l’annonce, en décembre, du clonage réussi par raëliens de Clonaid ? N’y voyez vous pas là encore une banalisation du clonage, comme une anticipation ?
D’abord, et j’insiste là-dessus, nous n’avons à ce jour aucune preuve de la réalité de cette "réussite". La seule réussite - d’autant plus remarquable justement qu’elle ne s’appuie sur aucune démonstration probante - est celle de l’opération de relations publiques des raëliens. La secte a gagné sur tous les plans : à l’intérieur, elle a renforcé la motivation de ses adeptes, en faisant courir la rumeur de succès tenus secrets en raison de prétendus risques de persécution. Et à l’extérieur, sur ce qui jusqu’à plus ample informé demeure un simple bluff, elle a obtenu une couverture médiatique mondiale équivalente à celle du premier homme sur la Lune. Couverture dont l’effet secondaire a été, en effet, d’acclimater le public à l’idée du clonage humain et d’accréditer celle de sa faisabilité, de son innocuité et de sa légitimité. Raël est un épouvantail très pratique : demain, à condition d’être officiellement maîtrisé par les experts de la chose, le pire du clonage paraîtra toujours inoffensif, voire tout à fait honorable… S’il était conséquent, le lobby du clonage devrait dresser une statue à Raël.
Comment vous situez-vous par rapport à un monde que vous semblez sentir tellement en danger, si vulnérable ?
Témoin impuissant plus qu’acteur. J’ai tôt renoncé au rôle de Cassandre : jamais il n’y a eu sur Terre autant d’yeux ni autant d’oreilles, naturels ou artificiels, et pourtant plus personne n’entend ni ne voit. L’ironie est mon dernier refuge. C’est la posture de mon dernier roman, Eternity Express.
Vous dites que plus personne n’entend ni ne voit. Qu’est-ce qui, selon vous, explique un tel aveuglement, alors que des voix, dont la vôtre, se sont élevées pour tenter d’avertir ?
Le bruit. Dans le jacassement continu de l’époque, le rapport signal / bruit est particulièrement défavorable. Saturés qu'ils sont de décibels, nos contemporains ne perçoivent plus les signaux faibles. 
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