Et l’homme créera l’homme à son image… Nous sommes à l’heure du clone. A l’heure des prémisses d’une modification à l’envi du vivant, premier pas vers l’homme chosifié. Ou vers des ersatz d’hommes manipulables à merci sous le prétexte, justifié ou non, de la médecine… Pourtant, d’aucuns prétendaient, il y a 15 ans à peine que le clonage resterait un simple objet de fantasme. A l’époque, l’écrivain et penseur visionnaire Jean-Michel Truong (cf. la biblio de l'auteur) écrivait Reproduction interdite : 2037, l’homme et les clones. Il ne se trompait pas, ou si peu… Malgré les dénégations de nombreux scientifiques à la sortie du livre, il n’y avait qu’à attendre : en 1997, Dolly, brebis clone, devenait la première icône médiatique du genre. Truong s’interroge toujours : que restera-t-il de l’homme quand celui-ci aura tout imité en mieux ?
Chronic’art : Lors de la sortie de Reproduction interdite, en 1989, il y a eu des réactions prétendant que ce que vous racontiez était inenvisageable, et même impossible. S’agissait-il d’un refus devant un avenir qu'on devinait (pour ne pas dire savait) imminent ou bien d’autre chose, d’une volonté de nier à tout prix l’évidence ?
Jean-Michel Truong : Il y avait un peu de tout ça : la peur du changement chez les uns, l'ignorance chez les autres, mais aussi, de la part des mieux informés - qui souvent nourrissaient en catimini des ambitions en la matière - beaucoup d'hypocrisie. Pour ces derniers, il im-portait avant tout de ne pas provoquer dans le corps social de réactions négatives qui auraient pu entraver leurs projets : pour chercher heureux, cherchons cachés. Aujourd'hui, les mêmes se retrouvent parmi les plus ardents lobbyistes du clonage dit "thérapeutique", dont ils savent fort bien qu'il conduira au clonage reproductif et, pour finir, au clonage instrumental, soit au dépeçage de l'homme par l'homme.
Voyez-vous ces dernières années une évolution dans la perception du clone et du clonage par le grand public ?
A l’origine, le titre proposé pour Reproduction interdite était "L'Age du clone". Devant l’insistance de mon éditeur, j’ai dû y renoncer : le mot ne figurait même pas dans les dictionnaires, du moins dans son acception actuelle. Aujourd'hui, il est aussi banal que "mobile" ou "Internet". On est passé sans transition de l'ignorance à l'accoutumance, en court-circuitant le temps de l'émerveillement et du questionnement. Directement du producteur au consommateur ; cette instantanéité du passage à l’acte, cette suspension des inhibitions, ce shuntage des étages supérieurs de l’intelligence, est une caractéristique majeure du cycle de vie des technologies modernes : l’argent n’attend pas.
Comment expliquez-vous qu’une expérience comme celle de Dolly, la première du genre, soit finalement si bien passée ? En dépit des peurs qu’agite toujours l’idée de clonage, il semble que tout finisse par être accepté. Comment percevez-vous cette espèce de non-anticipation de ce qui est à venir ?
Le débat, tout bonnement, n'a pas eu lieu. Du moins dans le grand public. Les promoteurs de la technologie ont eu l'habileté de mettre en avant ses applications médicales, humanitaires, tout en ayant soin d’en occulter les retombées industrielles et militaires, qui seules pourtant permettront d'amortir les sommes colossales qui devront être investies pour la développer. Le grand public croit que cette technique demeurera sous le contrôle sourcilleux des hommes en blanc, alors que son destin est de passer sous celui des costumes gris et des uniformes kakis.
Vous prévoyez l’industrialisation du clonage : pensez-vous que dans l’hypothèse où la technique pourrait être entre les mains de scientifiques, et non de "costumes gris et des uniformes kakis", il n’y aurait pas de dérives ?
Il pourrait y avoir des dérives, mais individuelles, et donc, au total, négligeables. Les seules dérives à redouter sont les dérives des systèmes, car elles seules ont un potentiel de destruction de masse.
Aujourd’hui, qu’est ce qui s’oppose encore au clonage humain ? Les freins sont-ils encore d’ordre "technique" ou seulement éthiques, liés à une crainte ou à une méconnaissance des réactions de l’opinion publique ?
Parmi les législateurs - les seuls en la matière dont l’opinion compte -, seule une minorité s’oppose au clonage humain pour des raisons éthiques. Les autres opposants mettent en avant les risques liés à une technologie encore mal maîtrisée : mortalité importante des foetus, handicaps plus ou moins graves après la naissance. Sous-entendu : dès que ces risques auront disparu, nous lèverons l’interdit. C’est la raison pour laquelle les adversaires du clonage "reproductif" veulent aussi prohiber le clonage dit "thérapeutique", le développement de cellules-souches à partir d’embryons humains : ils savent bien, en effet, que les connaissances, méthodes, savoir-faire et tours de main techniques développés à l’occasion de ce dernier auront une incidence directe sur le taux de réussite du clonage reproductif et donc, à terme, contribueront à surmonter le seul obstacle réel à sa généralisation.