Personnellement, en tant qu'individu, que philosophe mais aussi que Président d'un comité d'éthique, adhérez-vous à la position de Kass ?
Personnellement, je n'adhère ni à la doctrine de l'Eglise catholique ni à celle que défend Léon Kass. Il me semble qu'un philosophe a précisément pour fonction sinon pour vocation non d'exalter des valeurs établies et de faire œuvre édifiante mais de garder par rapport à toutes les formes d'adhésion nécessaire à l'existence humaine un recul qui lui permette d'en connaître le processus et, éventuellement, d'aider à le maîtriser. Président du Comité d'Ethique d'un établissement public de recherche, je n'ai pas à imposer une doctrine plutôt qu'une autre. Ce qui importe c'est que les chercheurs se forgent, à l'examen des cas qui se présentent à eux, un "esprit éthique". Seul cet esprit leur permettra d'exercer leur double responsabilité vis-à-vis du processus de connaissance auquel ils participent ainsi que de la société qui organise les conditions matérielles de son déploiement et décide de l'utilisation des résultats obtenus.

Dans votre dernier livre, Humain post-humain, vous lancez un plaidoyer pour une vision nouvelle et dynamique de l'éthique, tournée non plus vers la préservation de nos conceptions passées mais vers la définition de nouvelles règles morales pour l'humanité… Pourriez-vous nous préciser ce plaidoyer, ses racines intellectuelles (Diderot) et ses enjeux à court, moyen et long terme ?
Je m'interroge sur les raisons qui font qu'aujourd'hui, à la faveur des interrogations des sciences du vivant, lorsqu'on parle d'éthique, au lieu de présenter des idéaux de vie, on s'empresse d'énoncer des interdits. On déplore la perte des valeurs. On organise le repli sur des doctrines existantes. Mais on oublie que ces doctrines sont diverses et même sur certains point violemment opposées. Ce que l'état du monde nous rappelle pourtant chaque jour. On oublie aussi qu'elles ont été forgées, transformées au cours de l'histoire. Plutôt donc que de proposer des grands compromis illusoires et creux sur de supposées valeurs communes, prenons acte du fait que nous sommes mis en demeure de faire preuve d'inventivité normative, et de réinstituer une hiérarchie de valeurs. Voilà pourquoi je me réfère plus que jamais au plus libre des philosophes du XVIIIe siècle. Car Diderot refusait d'assujettir sa philosophie à la théologie chrétienne, mais il n'inscrivait pas non plus sa pensée dans le grand courant de la philosophie politique dite du "droit naturel" qui dominait la pensée de ses contemporains. Comme de surcroît, il justifiait ce double refus par une réflexion sur la biologie de son temps, je crois son œuvre d'une actualité et d'une fécondité étonnantes (2). Il peut nous aider non seulement à réexaminer le système des valeurs admises mais à inventer de nouvelles formes de vie qui intègrent sous bénéfice d'inventaire - au lieu de les rejeter brutalement - les nouvelles techniques de procréation, les nouveaux rapports entre hommes et animaux, les nouvelles techniques d'information et de communication… Et il nous rappelle qu'il s'agit de les assimiler non comme des objets d'adoration mais comme de puissants instruments qui peuvent, si nous nous en donnons les moyens, augmenter la puissance d'agir et de penser de tous et de chacun.

Il me semble que, dans votre livre, vous ne vous prononcez guère d'une façon absolument claire pour ou contre les différentes formes de clonage, ou tout du moins de clonage humain… Quel est votre sentiment ?
Je crois au contraire avoir été très clair sur ce point. Ma réponse à vos questions me permet sans doute de l'être plus encore. Le transfert de noyau cellulaire avec pour objectif de cultiver des lignées de cellules à des fins thérapeutiques me paraît absolument légitime. Cette technique va permettre, permet déjà là où elle est autorisée, des progrès considérables dans la connaissance et dans la thérapeutique de nombreuses maladies. Une nouvelle médecine s'annonce, la "médecine régénérative" qui fera face aux maladies dégénératives du système nerveux liées au vieillissement. Il ne faudrait pas que la recherche soit bloquée sous couvert d'éthique ou de bioéthique par des interdits imposés par une nouvelle alliance théologico-politique. Une telle alliance, si oppressante aujourd'hui dans certains pays du Sud, si menaçante aux Etats-Unis même, ferait régresser l'Europe occidentale vers son Moyen Age. Quant au clonage reproductif, il n'est pas au point même chez les animaux. Sa perspective d'extension à l'homme suscite des demandes hautement suspectes. Je l'ai dit. Il faut donc être très vigilant. Mais ne sortons pas les grands mots, ne parlons pas de "crime contre l'humanité", pour désigner d'une nouvelle façon de donner la vie ! C'est absurde et injurieux envers ceux qui ont été ou sont victimes de tels crimes. Le jour où les risques seront maîtrisés, il faudra en encadrer strictement l'exercice. Elle viendra prendre rang parmi les techniques de procréation médicalement assistée pour les cas de stérilité les plus désespérés.

Vous n'avez donc, sur le fond, aucune opposition de principe au clonage humain, mais plutôt une méfiance de type "pragmatique", en rapport à l'état des recherches ?
Je vous le dis une nouvelle fois, l'expression de "clonage humain" recouvre deux réalités différentes. Si vous voulez parler du clonage reproductif, ma position n'a rien de "pragmatique", au sens où elle ne serait pas guidée par un principe. Au contraire, ma position, très traditionnelle au fond, consiste à dire que dès lors qu'il y a souffrance, détresse humaine et qu'une technique médicale existe pour la soulager, c'est un devoir de l'appliquer. Mais quand il ne s'agit pas d'une demande liée à une pathologie et quand cette technique n'a pas encore fait ses preuves même chez l'animal, son application à l'homme est criminelle.

Au final, sur toutes ces questions, êtes-vous plutôt un optimiste réaliste ou un pessimiste actif ? Croyez-vous vraiment en notre possibilité d'orienter les avancées scientifiques ? De leur donner un nouveau sens ? Ou bien allons-nous inexorablement vers un "meilleur des mondes" ?
L'idée qu'il y ait dans l'histoire humaine de l'inexorable ne peut renvoyer qu'à une conception providentialiste ou à une conception fataliste de cette histoire. Je suis convaincu que ces deux conceptions n'ont jamais eu de vertu explicative avérée, et qu'elles ont toujours incité les êtres humains à la soumission sinon à la servitude. Malgré toutes les tragédies qu'a traversées l'humanité, il me semble quelle n'a pu continuer à exister qu'à force de croire non au "meilleur des mondes" mais à un monde meilleur ; à un monde qui serait meilleur parce qu'il serait l'oeuvre de la meilleure part de nous-mêmes, celle qui en chaque être humain le porte à reconnaître ce qu'il doit aux autres.

Propos recueillis par Ariel Kyrou

(2) Yvon Belaval, "Etudes sur Diderot" (PUF, 2003).