Evidemment d'accord pour ne pas mettre dans le même bain Raël et de grands chercheurs comme Watson. Ceci admis, quelle est la différence de fond entre les positions de Watson et de Zavos, ou de Frydman et d'Antinori ? En quoi des scientifiques renommés comme Frydman ou Watson ne seraient-ils pas eux aussi de véritables "techno-prophètes" ?
Il y a lieu de faire la distinction la plus nette entre les actes des uns et des autres, donc entre leurs fins respectives avérées. Il y a d'un côté la recherche d'effets d'annonces à visées publicitaire et financière - c'est au fond le cas d'Antinori et de Zavos aussi bien que de Raël. La position de René Frydman est bien différente. Il s'agit pour lui de défendre une pratique de clonage à visée thérapeutique en contestant l'idée qu'un œuf humain segmenté constitue, au 6e jour, autre chose qu'un "amas de cellules" susceptible d'être utilisé pour la recherche. Quant à James Watson, il s'est appuyé sur sa notoriété scientifique pour affirmer de façon provocante une position philosophique favorable à l'amélioration de l'homme et de son environnement par tous les moyens technologiques possibles. Cette position n'est pas en soi condamnable, elle mérite d'être discutée. Il ne propose nullement à l'humanité une rédemption par la science, à la différence des "techno-prophètes".

Quand on lit les propos de Raël sur le "téléchargement" de notre esprit ou sur les bénéfices qu'il attend des nanotechnologies, sans parler de sa promesse d'immortalité, on se dit que ce personnage synthétise de façon exacerbée les visions des "techno-prophètes" tels que vous les stigmatisez dans votre livre... Qu'en pensez-vous ?
C'est un véritable concentré. Tout y est. A commencer par la promesse insistante, lancinante, de la vie éternelle pour ceux qui le suivront. La dimension religieuse de l'argumentation est revendiquée comme telle - et pas seulement pour des motifs fiscaux ! Claude Vorilhon lit attentivement Hans Moravec et Ray Kurzweil - mes "techno-prophètes" - auxquels il emprunte beaucoup plus qu'il ne dit. Il table, lui aussi, sur un téléchargement de l'esprit sur un ordinateur pour nous délivrer du mal (la chair, ses délices et ses supplices). Il compte sur une augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs. Mais il introduit une petite nuance personnelle très astucieuse : la croissance accélérée du clone. Si bien qu'au moment de votre mort, vous pourrez télécharger votre esprit sur un jeune corps adulte si vite grandi qu'il n'aurait aucune mémoire propre et que vous bénéficierez ainsi de la vie éternelle personnelle. Claude Vorilhon est un malin. Il sait que si votre clone vous accompagne à votre enterrement, ce ne sera pas vous qui vous survivrez à vous-même, par un tour de passe-passe, il a surmonté l'objection !

Deuxième famille : qui sont les "bio-catastrophistes" en matière de clonage et quel est leur poids ? Un Axel Kahn est-il selon vous un "bio-catastrophiste" ? Ou faut-il être contre toute forme de clonage ou même de science pour faire partie de cette famille de pensée ?
Face aux "techno-prophètes", se dressent ceux que j'appelle les "bio-catastrophistes", c'est-à-dire tous ceux qui retournent le thème de la "post-humanité" contre ses prophètes et s'interrogent sur l'altération irréversible de la nature humaine, ou même sa destruction dont les généticiens se feraient les agents sinon les propagandistes. La plupart des autorités religieuses ont adopté cette position ; nombreux sont les hommes d'Etat aussi, comme Georges W. Bush prenant sur ce point le relais de Bill Clinton. Certains généticiens adoptent des positions qui les rapprochent parfois de cette position - c'est en effet le cas d'Axel Kahn dont le kantisme professé aboutit à une véritable sacralisation du génome humain. Le philosophe Jürgen Habermas lui a ouvert la voie en affirmant que l'avenir de la nature humaine risque d'être compromis par l'expansion d'un "eugénisme libéral", et qu'on doit tenir le clonage reproductif pour un "crime contre l'espèce humaine" ; notion dont la traduction juridique ne me paraît pas aisée. La question délicate est bien celle de la distinction entre clonage reproductif et clonage thérapeutique, mais aussi en définitive celle de la définition de l'embryon…

Du point de vue de la science comme de l'éthique, croyez-vous qu'il est possible voire décent de militer pour le clonage thérapeutique en rejetant toute forme de clonage humain ? Le passage de l'un à l'autre n'est-il pas qu'une question de temps ?
Les adversaires de "tout clonage humain" savent fort bien que le clonage thérapeutique correspond à une démarche toute différente du clonage reproductif. Ils avancent donc cet argument que, de l'un à l'autre, il y aurait néanmoins une "pente fatale". En réalité, je le répète, il y a bifurcation. Dans le cas du clonage thérapeutique, il s'agit de préparer et produire des lignées cellulaires sans fécondation et sans implantation dans un utérus. Le clonage reproductif requiert cette première étape, mais son objectif est tout différent. Le passage à la technique de reproduction relève d'une tout autre logique. Et comme l'a très bien dit Henri Atlan, "avant la naissance de Dolly, il ne serait venu à l'idée de personne de considérer le produit d'un transfert de noyau dans un ovule énucléé comme un embryon". C'est un pur artefact cellulaire qui n'existe nulle part dans la nature s'agissant des mammifères. On dit à juste titre que la position qu'on adopte sur cette question est affaire d'éthique. Considère-t-on qu'il existe une ou des valeurs absolues ? Affirme-t-on que la vie, telle qu'elle se manifeste dans la réalité biologique de l'embryon constitue une telle valeur ? Ne faut-il pas plutôt admettre que le propre de l'être humain - ce qui constitue sa "dignité" - c'est d'avoir inventé et institué des valeurs qui surplombent les valeurs vitales auxquelles il adhère avec les autres animaux ? Ces valeurs qui permettent à l'homme de construire et de réinventer sans cesse avec ses congénères un milieu qui lui est propre. Voilà pourquoi, j'écris dans Humain post-humain que les progrès actuels des sciences et des techniques du vivant constituent une invitation, presque une injonction, à reconstruire l'image que nous nous faisons de la "nature humaine" et à réinventer des normes.

Que pensez-vous de la position de l'Eglise, et du pape en particulier ? Dans votre livre, vous décrivez une position qui semble très symptomatique d'un refus raisonné du clonage humain : celle de Léon R. Kass, Professeur de pensée sociale à l'Université de Chicago, Président du Comité d'Ethique de la Maison-Blanche et autorité morale de la communauté juive. Pourriez-vous nous présenter cette position ainsi que ses sources et ses significations intellectuelles et morales ?
La position du Pape est très claire. Il s'agit d'une condamnation sans appel de toute pratique de clonage. Elle se comprend dans le cadre général des conceptions très précises de la filiation et de la méticuleuse théologie sexuelle élaborée au fil des siècles par l'Eglise catholique, laquelle n'autorise la sexualité qu'en vue de la procréation dans le cadre d'un mariage scellé par un sacrement. C'est dans cette perspective d'ensemble qu'a été débattue jusqu'à la fin du XIXe siècle la question de l'acquisition de l'âme par l'embryon. Acquisition "différée", 40 jours après la conception pour le mâle, le double pour la femelle, comme l'avançait Thomas d'Acquin au XIIIe siècle suivant Aristote ? Ou, au contraire, acquisition "simultanée" dès la fécondation, comme l'a proposé Albert le Grand à la même époque ? L'Église a fini par opter pour l'acquisition simultanée, ce qui justifie sa position radicalement hostile à l'avortement. Il me semble que la question du clonage aurait mérité de la part des théologiens catholiques un réexamen inventif de leurs positions, car, en définitive, il n'y a dans ce cas justement pas de fécondation ! Quant à la position de Léon Kass, elle n'est pas moins hostile. Mais avec d'autres arguments. Selon lui, c'est la nature qui dicte le mode de la reproduction sexuée à l'intérieur d'un couple. C'est la nature, dit-il, qui a "mystérieusement" voulu que le plaisir sexuel soit associé à la reproduction humaine. Et c'est "la loterie génétique" encore qui a voulu que nous puissions accueillir l'enfant qui naît comme un "don" fait à ses deux géniteurs. Le coït se voit ainsi reconnaître, dûment pratiqué dans le couple procréateur, un "pouvoir d'élévation spirituelle" sans pareil. Le clonage qui introduit un tiers - le médecin - dans l'intimité du couple lui paraît porter atteinte à ce grand mystère de la sexualité. On voit que l'argument vaut, en droit, contre toutes les techniques de procréation médicalement assistée.