GARE AUX "TECHNO-PROPHETES" ET AUX "BIO-CATASTROPHISTES", EXPLIQUE DOMINIQUE LE PHILOSOPHE DES SCIENCES DOMINIQUE LECOURT, CAR ILS NOUS PERDENT DANS LEURS DELIRES ET NOUS MASQUENT LA DIFFERENCE DE TECHNIQUES, DE SENS ET D'OBJECTIFS "ENTRE LE CLONAGE THERAPEUTIQUE ET LE CLONAGE REPRODUCTIF".
Version longue de l'entretien publié dans Chronic'art #10 (été 2003) en kiosque.
Côté face, Dominique Lecourt (cf. notre biblio sélective) semble développer des positions bien orthodoxes sur le clonage. Humanistes à l'ancienne mode. Auteur d'une vingtaine de livres reconnus par ses pairs chercheurs ou penseurs, cet homme éminent est une référence de la philosophie contemporaine. Un philosophe en prise sur son époque, professeur à l'Université de Paris 7 et Président du Comité d'Ethique de l'Institut de Recherche pour le Développement. Côté pile, à lire le détail de ses analyses, on en découvre l'étrange subversion. La science selon Lecourt est une aventurière, fille du mouvement. Pas de l'ordre. Elle nous pousse à réinventer l'éthique, à casser nos valeurs suranées pour en inventer d'autres, adaptées à ces temps où nous apprenons à soigner l'incurable et à sculpter le vivant. Il vient de publier Humain post-humain (PUF). Interview sans façons.

Chronic'art : Quelle serait aujourd'hui votre ou vos définitions du clonage sur les terrains scientifiques et thérapeutiques ?
Dominique Lecourt :
La question de la définition du mot "clonage" n'est pas anodine. Elle engage des prises de position philosophiques. Du point de vue scientifique, ce vocable désigne, à strictement parler depuis le début des années 1970, l'opération par laquelle un clone est obtenu ou produit; un clone étant lui-même défini comme un ensemble de cellules provenant d'une cellule unique par suite d'une série de divisions cellulaires successives. Depuis le 27 février 1997 et la publication dans la revue Nature par Ian Wilmut, rapportant la naissance de la brebis Dolly, l'attention a été attirée sur un type particulier de clonage : le premier développement complet d'un mammifère obtenu à partir d'un noyau de cellule adulte transplanté dans un ovocyte dont le noyau propre avait préalablement été extrait. L'implantation de cet artefact dans l'utérus de la brebis avait permis le développement d'un embryon selon le processus d'une grossesse "normale". Cette technique est aujourd'hui appelée "clonage reproductif". Quant au dit clonage "thérapeutique", il s'agit également d'un transfert de noyau de cellule adulte dans un ovule énucléé. Mais l'objectif n'est plus de produire un embryon par l'implantation de l'artefact dans un utérus ; il consiste à cultiver in vitro, au laboratoire, des cellules souches embryonnaires, puis des lignées de cellules ou des tissus susceptibles d'être utilisés dans un but thérapeutique, notamment pour des greffes sans plus courir le risque d'un rejet immunitaire.

En 2003, sur le plan des pratiques et des expériences scientifiques, quelle est la réalité du clonage ? Qu'en est-il de Dolly ? De Polly ?
Depuis Dolly, il y a eu des veaux, des souris et des porcs qui sont nés selon la même technique de transfert de noyau. Le clonage reproductif des animaux est une réalité en passe de devenir industrielle. Les échecs restent cependant nombreux et les produits présentent souvent des anomalies. Dolly est morte, apparemment vieillie avant l'âge - mais il faut dire que les médias l'ont harassée ! Quant à Polly, le cas est différent puisqu'il s'agit d'un mammifère cloné non à partir d'une cellule adulte mais, plus classiquement, d'un fibroblaste de fœtus. L'exploit a consisté à ce qu'on la rende porteuse d'un gène d'une protéine humaine ; elle a ouvert la voie à des réalisations très prometteuses telles que la fabrication de modèles animaux de maladies humaines, comme la mucoviscidose, le diabète, la maladie de Parkinson pour lesquelles on ne dispose pas aujourd'hui de médicaments efficaces. On aperçoit de surcroît la possibilité de produire du lait de vache "maternisé" ou une viande sans prion.

Tout ça est-il bien utile ? La société a-t-elle réellement besoin d'OGM ou de lait de vache ainsi produit ? N'y a-t-il pas d'autres méthodes, bien plus traditionnelles, reposant sur une saine alimentation, de produire de la viande sans prion ? Ne voyons-nous pas sans cesse l'agriculture industrielle ou "scientifique" tenter de réparer les problèmes nés de ses propres dérives ?
L'idée d'utilité n'est pas simple ; elle ne renvoie à aucune valeur absolue, contrairement à ce que prétend la doxa utilitariste anglo-saxonne. Etre utile, c'est toujours être utile à quelqu'un. C'est une valeur éminemment relative. Devant tout progrès technique susceptible de modifier le milieu humain existant, se lèvent toujours les sceptiques et, dernière eux, les conservateurs apeurés. En 1835, devant le chemin de fer, les membres de l'Académie de médecine de Lyon demandèrent solennellement : "Est-ce bien utile ? N'avons-nous pas des moyens bien plus sûrs et naturels de nous déplacer ? Ne risquerons-nous pas des atteintes à la rétine et des troubles de la respiration à grande vitesse, les femmes enceinte ballottées ne vont-elles pas faire des fausses-couches ?". Le développement du chemin de fer a-t-il été une bonne ou une mauvaise chose ? Rétrospectivement, on peut répondre : la meilleure et la pire, selon les usages qu'on en a faits. La technique, aidée ou non de la science, n'a d'autre valeur en soi que de nous permettre de vaincre notre impuissance naturelle, comme l'a magnifiquement expliqué il y a vingt ans Georges-Hubert de Radkowski (1). Les OGM, est-ce bien utile ? Réponse : là où l'emploi massif des pesticides et autres insecticides, fongicides est très évidemment nuisible, il y a lieu d'essayer. Peut-on au demeurant encore parler d'"essais" dès lors que depuis des décennies maintenant des dizaines de millions d'hectares d'OGM sont cultivés aux Etats-Unis et en Chine par exemple mais aussi en Argentine, au Canada et en Egypte. Ces végétaux se révèlent plus résistants aux maladies et à la sécheresse. Et l'on peut espérer les enrichir en éléments nutritifs susceptibles d'enrayer des maladies, comme la vitamine A qui permettrait de prévenir les millions de cécités provoquées en Afrique par manque de cette vitamine. Ne restons pas "européo-européen" plus que de raison ! Que toutes mesures de vigilance soient prises pour préserver la santé publique, c'est indéniable. En outre, la question de la biodiversité - non seulement sa préservation mais son enrichissement - doit être un souci constant contre les tentations d'uniformisation dictées par les intérêts des grandes firmes semencières internationales. Vous prônez l'agriculture biologique ? Mais outre que c'est aujourd'hui un leurre extrêmement coûteux, il ne faut pas être bien âgé pour savoir le nombre de troubles digestifs qu'elle provoquait dans "le bon vieux temps" ! Pour ce qui est du lait : là où, en Afrique notamment, le Sida frappe par transmission verticale (de la mère à l'enfant par allaitement) et où le lait en poudre représente un danger par l'usage qu'il implique d'une eau polluée, l'usage du lait "maternisé" peut être utile aux populations les plus pauvres pour peu que l'avidité des multinationales soit contrôlée.

Dressons avec vous une cartographie des opinions en matière de clonage. Première famille : en reprenant votre typologie, qui seraient les "techno-prophètes" du clonage ? Les Raéliens ? Des chercheurs comme Watson, Frydman, Antinori ou Zavos ? Quelle est leur pensée ?
On ne peut pas amalgamer tous ces noms ! Il y en a d'éminents et d'autres qui sont moins respectables. Dès l'annonce de la naissance de Dolly, les opinions sur le clonage se sont exprimées puis radicalisées autour de la perspective de ce qu'on appelle le "clonage humain". La plus grande confusion s'est installée parce que c'est le clonage reproductif qui s'est ainsi trouvé sur le devant de la scène. D'un côté Raël et ses adeptes, des illuminés qui se prennent pour des extra-terrestres et qui connaissent aussi bien les faiblesses que la puissance d'un système médiatique planétaire qu'ils ont pris à son propre piège ; quelques médecins aussi qui ont le sens des affaires, comme Antinori. Ceux-là annoncent la naissance de bébés clonés pour demain, pour aujourd'hui, et même pour hier ! Jusqu'à présent on n'a vu que des bébés fantômes. Compte-tenu de l'état de la technique, s'ils se sont lancés dans de telles entreprises, c'est qu'ils acceptent de se livrer à des expérimentations humaines et font prendre aux femmes qui tombent entre leurs mains des risques graves. Oui, ils font indéniablement partie de ceux que j'appelle dans Humain post-humain des "techno-prophètes", aux côtés de tous ces ingénieurs informaticiens américains qui annoncent avec enthousiasme pour demain la fin de l'homme et la venue d'une "post-humanité" libérée des démons de la chair et de la hantise de la mort. Mais ces rêveurs, s'ils font des profits avec leurs livres, ne font du moins de mal à personne.

(1) "Anthropologie de l'habiter : vers le nomadisme" (PUF, 2002) et "Les jeux du désir : de la technique à l'économie" (PUF, 2002).