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sur 5

Philippe a de la chance : défendre une jeune femme contre un pervers du métro aux mains baladeuses lui vaut de sympathiser avec la belle à leur arrêt commun (métro la Défense, sauvetage oblige) et d’en faire rapidement sa petite amie. Mais au pied des tours, la réceptionniste en intérim part côté comptoir tandis qu’il prend l’ascenseur vers les hauteurs, chez McGregor, où les consultants, comme les ordinateurs portables confisqués le soir, appartiennent corps et âme au patron invisible. Cette rencontre inaugurale entre le jeune loup dévoré d’ambition parce que d’origine modeste et la fille-mère à la conscience politique plus aiguë parce que d’origine modeste, le film n’a de cesse de la soumettre à une force centrifuge : la violence de l’initiation professionnelle de Philippe, qui devra couper des têtes dans une entreprise à la veille de son rachat par une autre. Cela s’appelle un audit : il s’agit d’écouter, de regarder, bref d’enregistrer -puis de trier. Opération pas si lointaine de la fabrication d’un film.

Le choix de Jérémie Rénier, aux traits encore presque enfantins, accentue l’indétermination de Philippe, sa grande naïveté, et finit par nous rendre sympathique sa pathétique absence de conscience politique. Comme Laurent Cantet avec Ressources humaines, Moutout choisit un très jeune acteur pour guetter jusque dans ses expressions faciales la lente corruption de celui que le chef avoue avoir choisi précisément pour faire le sale boulot. « Parce que tu es un garçon sensible », insiste Laurent Lucas, chef de projet à l’œil fardé, diabolique sous sa barbiche. Le réalisateur pointe là un paradoxe intéressant du capitalisme aux mains propres : plus la tâche est moralement dégueulasse (effectuer un audit pour savoir qui virer parmi le personnel d’une usine de province), plus elle nécessite un exécutant moralement irréprochable. Le diable choisit toujours sa proie parmi les purs. Mais comme effarouché par un schématisme sociologique qu’il n’ose pas radicaliser, Jean-Marc Moutout délaisse le croquis satirique du monde des consultants (qui culmine dans une scène de fête d’entreprise aux allures de rassemblement sectaire) pour une étude de personnage plutôt ennuyeuse. Le cruel dilemme du coupeur de têtes en herbe est soulagé à intervalles réguliers par des scènes de « respiration musicale » convenues. Philippe pensif à la fenêtre de son hôtel, Philippe écoutant un groupe local dans un bar, Philippe dansant avec la femme du patron : un peu de douceur dans un monde de brutes. Fortement « tempérée » par ces scènes calmes, la « violence » du titre s’amoindrit au gré d’une certaine mollesse scénaristique. Parti pour réaffirmer l’acuité de la lutte des classes, Moutout court le risque de l’émousser en la posant comme une force aveugle.

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