Difficile de se souvenir exactement quand, mais à un moment, peu après le début du film, on entend la voix puissante et sensuelle de Michael Fassbender réciter une lettre qui est certainement celle, d’amour, qu’il est en train de rédiger à l’image, seul dans son phare, éclairé par une simple lampe à huile, tandis qu’en surimpression se dessinent le remous des vagues et le scintillement des étoiles. On ne sait pas depuis quand on n’avait plus vu ça au cinéma, ou si même quelqu’un avait déjà osé, mais entre la lettre, la récitation ténébreuse, la vue sur la mer, le piano de Desplat, on se dit que le chromo est tout de même légèrement chargé, et qu’il aurait été bon d’atténuer un chouia cette odeur de tisane au gingembre qui paraît monter de la séquence en vapeurs épaisses, et finira par imprégner tout le reste du film.

Il faut dire que la légèreté n’a jamais été le fort de Derek Cianfrance, lequel, en deux films aux émotions bien grasses (Blue Valentine, The Place beyond the pines), paraissait déjà décidé à reprendre le flambeau d’Inarritu, lui-même ancien prodige du mélodrame cassoulet récemment promu chef étoilé des Oscars. À force d’overdose, on avait d’ailleurs fini par connaître par coeur le programme de ces dramas hyper protéinés – tirer en rafale les flèches fatalistes, veiller à ce qu’elles brisent un maximum de coeurs, puis se tenir en embuscade, longue focale et caméra à l’épaule, prêt à recueillir les larmes.

Néanmoins, il serait sévère de pousser plus loin le procès et la comparaison. Car contrairement à Inarritu qui, depuis vingt ans, ne raconte à peu près rien, Cianfrance, lui, a un sujet, qu’il s’emploie méthodiquement à faire évoluer de film en film. Comme Blue valentine, comme The Place beyond the pines, Une vie entre deux océans se pose ainsi au chevet d’un couple (Michael Fassbender et Alicia Vikander, à qui la lettre est adressée) dont le beau projet (fonder une famille) viendra buter sur ce qu’on pourrait appeler la fatalité de l’existence. Chaque fois, le cinéaste a beau exprimer la passion amoureuse à la pointe de tous les clichés (par exemple, dans Blue Valentine : Ryan Gosling draguant Michelle Williams dans les rues de Brooklyn avec un ukulélé), il continue de l’envisager comme une greffe impossible, une association entre deux organismes qui ne peut que dégénérer. 

Dans Une Vie entre deux océans, deux être fraichement amoureux coulent des jours harmonieux sur une île totalement isolée du monde, où leur quotidien se résume à surveiller le fonctionnement d’un phare et à entretenir leur passion. Problème, la vignette est incomplète : manque l’heureux événement, dont la promesse, de fausse couche en fausse couche, se réduit comme peau de chagrin. Or voilà qu’un matin, le couple récupère sur le rivage une embarcation, dans laquelle gisent le cadavre d’un marin et le corps plein de vie d’un nourrisson. Dilemme : faut-il prévenir le continent, et abandonner un probable orphelin à son triste destin ? Ou bien garder le bébé, en faisant croire qu’il s’agit du leur ? L’homme, plein de raison et de contrition, opte plutôt pour la première option, tandis que la femme, tout en ardeur maternelle frustrée, s’acharne en faveur de la seconde, et finit par obtenir gain de cause. Et leur vie de reprendre sur cette île où commencent à souffler beaucoup de vents contraires (d’ailleurs l’île s’appelle Janus, bien vu) et où l’issue problématique va se dessiner très vite entre elle, certaine d’avoir sauvé un enfant ; et lui, de plus en plus sûr de l’avoir kidnappé.

Il y avait peut-être quelques belles choses à tirer de ce postulat de téléfilm pour ménagères romantiques. Malheureusement, Cianfrance se contente d’abandonner toutes les forces troubles de son récit à un imaginaire Armor Lux et à un générateur de péripéties grotesques, lesquels achèvent de renvoyer Une vie entre deux océans aux grandes heures des mélodrames dominicaux de M6. On ignore quel enthousiasme pourrait bien encore susciter ce genre d’académisme désuet, mais dans une tribune écrite suite au désaveu moqueur d’une partie de la critique vénitienne, la femme courroucée de Cianfrance a quand même décidé de prendre les devants :« Si un film romantique comme celui-ci ne marche pas, les chances de faire d’autres films comme celui-là vont mourir: les critiques tuent les genres comme les chasseurs ont tué le dodo – et beaucoup d’entres nous aiment les dodos. » C’est simple: tout le film ressemble à cette phrase.

2 COMMENTAIRES

Comments are closed.