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« Si vous prenez l’image d’un ouvrier le poing en l’air pour glorifier sa lutte, c’est tellement éloigné du quotidien des gens que personne ne peut s’identifier ». Il y a plus dans ce propos de Ken Loach qu’un lieu commun sur ce que doit être le cinéma engagé : l’auteur de Raining stones reprend ici le débat jamais clos sur le pouvoir idéologique du cinéma, la manipulation consciente ou inconsciente de la réalité par les image dès qu’elles entendent représenter un fait de société, et à travers cette représentation, défendre une cause. Si l’idée d’un « degré idéologique zero » semble impossible -et a fortiori dans les films de Ken Loach qui a plus que d’autres choisi son camp- The Navigators revient sur les conséquences, pour quelques employés des chemins de fer, de la privatisation de British Rail en 1997, avec un regard lucide et pénétrant. Ecrit par Rob Dawer, ancien délégué syndical, affecté pendant de longues années à l’entretien et la signalisation des voies, The Navigators nous place au milieu d’un groupe de travailleurs soudés, brutalement séparés et livrés à eux-mêmes dans la nouvelle structure concurrentielle qui découle de la privatisation, et nous fait vivre au quotidien ce que le gouvernement de Tony Blair considère avec le recul comme un « échec cuisant ».

Loach parvient avec rigueur et de naturel à nous placer à leurs côtés (tout est filmé à hauteur d’homme, sans gros plan ni mouvements d’appareils), à rendre concrets les problèmes de ses héros sans sur-jouer les situations. Il donne avec peu de moyens dramatiques une vision globale des choses, et ce dès la première scène, où le chef de service, pendant une réunion matinale, annonce que les équipes seront scindées et que tous, en fonction de leur secteurs, seront les employés d’entreprises concurrentes. La camaraderie, la dureté des horaires, la difficulté et les dangers du travail, ne sont évidemment pas pris en compte. Car il n’est pas nouveau que, dans une économie délabrée, avec des protections sociales très minces, le capitalisme briton est des plus aveugles et des plus âpres.

Peu à peu, le groupe des « navigators » éclate et chacun est confronté a une amère désillusion : l’un refuse les nouvelles conditions de travail au rabais, l’amateurisme des nouvelles recrues payées au black et la dévaluation de son savoir faire. Un autre quitte son secteur pour être mieux payé et, en travaillant de nuit et en secret sur les voies, sans conditions de sécurité, fait l’expérience tragique de la rentabilité à tout prix. D’une approche presque documentaire, servi par des comédiens « du cru » recrutés parmi les troupes de théâtre ou dans les cabarets locaux, The Navigators dresse un constat angoissant : la seule satisfaction de ces hommes est d’assurer leur survie en commun, et un système pervers, sous couvert d’amélioration, les plonge dans le besoin et la solitude. Processus vécu de l’intérieur par le scénariste, décrit avec un point de vue de lutteur et non d’arbitre. Même si The Navigators souffre d’une image raide et austère, derrière laquelle on sent parfois une certaine complaisance manichéenne, nul doute que cette fable amère, pour se répéter à travers le temps, mérite toujours d’être racontée.

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