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sur 5

« Un homme, une femme, de l’air » : cette réplique d’un personnage de The Day He Arrives pourrait résumer la direction actuelle du cinéma de Hong Sang-Soo, qui donne peu à peu l’impression de vider ses films de tout ce qui pourrait entraver ce trio magique. The Day He Arrives ressemble en cela à une épure, un croquis, notamment par le choix d’un noir et blanc adamantin (celui-là même de la Vierge mise à nu), toujours très contrasté, et d’un Séoul enneigé et poudreux où les corps douillets des personnages évoluent par petits pas précipités et gestes frigorifiés.

Un homme, une femme, de l’air, une scène du film le dit encore mieux, l’une des plus belles de sa filmographie : un groupe d’amis embrumé par l’alcool sort du restaurant et attend que les taxis défilent. Le trottoir, lieu-pivot de son cinéma, se vide, ne reste plus qu’un homme et une femme, et un regard amusé suffit à signifier qu’ils prendront le même taxi. La scène servait également de teaser cannois, teaser magnifique qui défilait à l’envers et rendait le propos plus explicite : les amis revenaient sur leur pas encombrer le couple, et ce rassemblement retrouvé, c’était encore du Hong Sang-Soo.

The Day He Arrives est à l’image de cette scène, pris dans une logique de décharnement où surgit, au bout de la soirée et de l’épuisement, l’évidence d’un couple – situation originelle qui revient plusieurs fois à la surface du film, lancinante. Cette manière insolente qu’a Hong Sang-Soo de ne plus vraiment rien raconter pour aller toujours plus frontalement vers cette image essentielle correspond également au temps du tournage, qui de film en film se réduit. Le tournage d’Oki’s movie avait duré treize jours, celui de The Day He Arrives seulement sept. On dirait qu’HSS dessine avec ses films des cercles concentriques de plus en plus resserrés autour de son image chérie : le baiser, l’étreinte, le renfrognement d’un corps sur l’autre. Un jour peut-être n’aura-t-il besoin que d’une seule journée de tournage, un lieu, deux acteurs, pour récolter un plan unique, le silence d’une peinture.

Entre ces images primitives, HSS intercale toute la chair bien connue des repas, du soju, des bavardages, des cigarettes sur le trottoir : les femmes minaudent devant des hommes qui cherchent à les épater. Gâchis joyeux et temps perdu du désœuvrement ou plus précisément de l’anomie, de l’absence totale d’intrigues et de règles, de contraintes – simplement du temps et des lieux. Lieux où prend place une idée essentielle de son cinéma, celle du mauvais infini, de la répétition d’une même scène, idée sur laquelle se construit The Day He Arrives : un homme va trois fois au même endroit. Retour du même, coïncidence folle, hasard heureux et malheureux qui est paradoxalement une façon pour HSS de pousser dans ses retranchements, jusqu’à ce qu’ils se retournent sur eux-mêmes, l’aléatoire et l’indifférence de la vie que ses personnages ne cessent jamais de souligner. Le véritable aléatoire serait alors la plus grande coïncidence : comme cette femme qui raconte qu’elle a rencontré en vingt minutes trois connaissances qui ont toutes un lien avec le cinéma, notre héros en rencontra également trois plus tard, et cela ne voudra rien dire.

Comme souvent, de cette indifférence, de ce mauvais infini, de ces journées où il n’y a rien à accomplir, on se sort, presque, par une complicité mutuelle dans l’amour et la camaraderie, par une gravité retrouvée dans les conseils que chacun se donne (le sublime et définitif « Il est difficile d’être humain, essayons de ne pas devenir des monstres », de Turning Gate), parfois par des schémas cherchant débrouiller la logique du désir (Woman on the beach), des raisonnements à la recherche d’une direction, d’une morale dans la masse informe des évènements. Dans The Day He Arrives, le héros s’adresse à la femme qu’il s’apprête à quitter et lui répète trois conseils : tenir un journal intime, rencontrer des gens biens et ne pas les laisser partir. Ces conseils creusent comme des trouées sur le bloc indifférent des trottoirs et des restaurants, ils sont aussi toujours une façon de déléguer à un autre ce que le héros est incapable de faire lui-même : venant de rencontrer une bonne personne, il s’apprête à la quitter définitivement.

Conseils qui trahissent, dans cette anomie généralisée, un semblant de droiture chiffonnée par la paresse, de rigueur morale distraite, mais qui étrangement et avec une infinie tristesse concerne et s’adresse à un monde qui serait en-dehors du monde installé par Hong Sang-Soo, un monde du « plus tard » où l’on tiendrait ses promesses et ses ambitions, ce monde du passé toujours évoqué, où notre héros-réalisateur avait du succès. Sur le cliché final du film, il n’y a d’ailleurs plus un homme et une femme, seulement un visage chagrin, hébété.

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