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sur 5

Encore sous le coup de son sacre cannois, Dujardin avouait avoir tenté de se défiler poliment peu après avoir accepté la dernière lubie de Michel Hazanavicius. Réflexe défensif humain et bien légitime : côté public, aussi, on était en droit de soupçonner un délirium de vieux cinéphile alcoolique, hurlant son pari en cognant le bar (sur le mode « je m’en vais vous tourner un film muet en noir et blanc, une vraie comédie populaire avec Dujardin moustachu »). Les tributes déguisés en comédies, en France, on connaît : c’est par exemple Cinéman de Yann Moix. C’était toutefois mal connaître Michel Hazanavicius que de miser d’emblée sur une arnaque décorative, aussi Dujardin s’est-il finalement rallié à son camarade, qui avait taillé le script pour lui, sur mesure ; il n’aurait d’ailleurs pas pu en être autrement, tant The Artist est dédié à cette espèce d’acteurs au charme grimaçant à laquelle appartient l’interprète d’OSS 117, et dont les panoplies de mimiques / gimmicks font qu’on se déplace encore pour voir des films.

C’est donc comme prévu une ode à la magie du cinématographe, mais jamais béate, ni sentencieuse, ni intello. Comme d’habitude, Hazanavicius singe les imageries du passé avec raffinement pour mieux regarder l’époque moderne, procédant par petites comparaisons minuscules mais ironiques, toujours conscient que le diable est dans les détails. On est donc bien dans une logique de reconstitution : intertitres, gestuelle frénétique, profils distingués des belles gueules du grand écran façon 1920. C’est tout ce qu’on avait oublié à propos du cinéma : sa connivence avec le music-hall, son expressivité outrancière, sa rythmique musicale. En somme, son élégante naïveté, personnifiée brillamment par George Valentin, notre artist guilleret et endimanché, éperdument amoureux de son public. Le film raconte sa gloire menacée quand arrive le parlant, et qu’une jolie petite figurante dont il s’était épris se transforme en étoile montante, prête à incarner un âge nouveau d’Hollywood. Forcément passéiste, Valentin s’entête à rester fidèle au muet tout en luttant contre l’oubli, abandonné par son producteur féru de havanes (John Goodman, toujours impeccable).

A travers le pastiche, voilà le récit traditionnel du has-been : comment survivre au progrès quand on est le produit dévoué d’une tendance ? Désarroi communicatif, non seulement parce que l’écriture visuelle d’Hazanavicius est percutante, mais surtout parce que le personnage se coule parfaitement dans le costume de Dujardin : ses oeillades et ses torsions de sourcils, plus à leur place que jamais, le confondent directement avec le beautiful loser qu’il incarne. Sa belle admiratrice devenue rivale dira de lui : « il y en a assez de ces vieux acteurs et de leurs grimaces ». N’est-ce pas ce qui pend au nez du comédien offrant candidement ses mines folles, puis obligé de vivre une reconversion plus ou moins douloureuse une fois le public lassé ? N’est-ce pas ce qui pourrait arriver à Dujardin lui-même, s’il n’était pas conscient du danger, et n’en jouait pas comme il le fait ici ?

Mais la réussite du film, au-delà de son poème dédié à la « persona » de l’acteur, tient à son détournement des ressources habituelles de la mise en scène – on sait, depuis La Classe américaine, qu’Hazanavicus est joueur, intelligemment joueur. Il se montre cette fois assez gonflé pour tourner un film muet dont tous les ressorts dramatiques et sémantiques reposent sur le son : évocation menaçante de la parole tout au long du scénario, irruption angoissante du bruit dans un cauchemar de Valentin, subitement prisonnier de son mutisme ; puis tour de passe-passe avec les intertitres, quand un carton nous livre un « Bang ! », détonation fatidique qui nous induit en erreur. Toutes ces trouvailles, discrètes et amenées avec fluidité, réconcilient un instant le grand spectacle avec la grammaire cinématographique la plus originelle, et ses illusions les plus archaïques. The Artist ne se contente pas de pasticher le muet : il utilise ce dernier pour berner un public habitué au monde sonore, et lui dire que, malgré toute la motion-capture et la 3D du monde, il est encore crédule. Et qu’il aime ça, qui plus est.

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