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5
sur 5

Les films de Verhoeven sont toujours attendus au tournant. Pour cause, Verhoeven n’a pas pour habitude de ralentir dans les virages. Il fout la gomme. Le bonhomme s’y connaît pour créer l’événement et nourrir la polémique. Sur le bout des doigts, il sait comment manipuler ces deux grosses mamelles du corps mass-mediatique. Le Vieux Continent fut ici le meilleur maître d’armes qui soit. Il y appris que charge et décharge critique étaient d’autant mieux reçues qu’elles se tenaient dans les limites de la bienséance et du verbe. N’en voulant rien savoir, il s’embarque alors aux États-Unis, qui tiennent en haute estime la violence graphique, tant qu’elle ne va pas chercher midi à quatorze heures. Le tout consistera alors à donner aux quatorze heures des airs de midi, ou vice-versa.

Après un Basic Instinct seulement bien ficelé et un Showgirls seulement bien mal ficelé, Verhoeven se devait de retrouver un peu de sa verve d’antan. C’est chose faite et parfaite avec Starship Troopers. Le cinéaste y récupère la gouaille et la férocité ludique de ses premiers assauts américains. Le film prolonge l’esthétique de Robocop et la démesure picturale de Total Recall. De la science-fiction donc, mais de la Sci-Fi qui aurait mal tournée, qui se serait rempli politiquement la panse. Là où un John Carpenter brocarde l’établissement de l’ « extérieur » (par la marge d’un Snake Plissken par exemple), Verhoeven l’infiltre et le noyaute pour mieux l’ « ironiquer ». Starship participe de cette merveilleuse entreprise de sape. Une méchante diatribe qui se donne les allures lénifiantes de machine à gros spectacles. Le film cogne juste et fort. Trop juste et trop fort pour l’intelligentsia américaine qui l’a évidemment pris dans les dents, et donc au premier degré.

L’histoire quand même. Une Terre W.A.S.P. totalement lisse et javellisée part en guerre contre une espèce extra-terrestre. Ces aliens menacent en effet le bel expansionnisme terrien et l’impérialisme de la Confédération. La jeunesse s’enrôle en masse aussitôt, transportée par la liesse et la connerie. La jeunesse périt, transpercée par d’impitoyables insectoïdes baroudeurs. C’est que l’humanité se heurte à plus dévote et fanatisée qu’elle. Car le régime politique idéal est celui qui a cessé de l’être pour devenir instinctif, systématique (cf. la nuance in filmo entre civil et citoyen). Et les bugs ne sont pas que des bêtes de guerre parfaites, ce sont aussi les bêtes sociales par excellence. Le premier contingent envoyé au schproum est ainsi magnifiquement exterminé, dépecé, mis en pièce détachées.

Mais ici l’homicide vaut bien l’insecticide, et l’on est tout autant subjugué par l’équarrissage des humains que par le mitraillage des bestiaux (les effets optiques rendent les aliens aussi réalistes et vivant que leurs ennemis). Une phénoménale furia martiale. Derrière eux, les insectes ne laissent aucun mort d’une seule pièce. Ils percent et sectionnent à tout crin (évident rapport sexuel). Ces démembrements en pagaille font aussi échos aux mutilations que le gouvernement de Starship Troopers inflige aux esprits ; à des individus qui doivent en passer par le service militaire pour accéder à la citoyenneté.

Starship Troopers est un film de propagande du 23è siècle. Cynique, caustique, bestial, tonitruant, virulent, tailleur de costards et de caricatures, monstrueusement gore et furieusement virtuel, le troisième monument de Verhoeven à la gloire de la science-fiction est à savourer impérieusement. Ces loques amers de critiques amerloques n’y ont vu (ou n’ont voulu y voir) que du feu. Ils n’ont aperçu qu’une apologie du totalitarisme là où il fallait admirer la puissance de l’apologue et l’insolence de la mise en abyme. Y a vraiment des greffes d’encéphale qui se perdent.