4
sur 5

Cela faisait vingt ans que Martin Scorsese couvait religieusement cette adaptation du roman Silence de Shusaku Endo, de toute évidence pour renouer avec sa veine mystique, laquelle n’est pas, au passage, la plus stimulante de sa filmographie (quelqu’un a déjà essayé de revoir Kundun ?). Au mitan du XVIIe siècle, le film suit la trajectoire de deux prêtres portugais (Andrew Garfield et Adam Driver), infiltrant l’archipel nippon à la recherche de leur mentor (Liam Neeson), un évangéliste de renom qui, sous la pression de l’inquisition anti-catholique, aurait abjuré sa foi et rallié le shogunat. Très vite, le film se focalise sur un seul des deux prêtres, lequel, emprisonné, se verra expliquer que le Japon n’est pas un Nouveau Monde à évangéliser mais un vieux marécage stérile, sur quoi les idées du Nouveau Testament ne pourront jamais pousser. Bref, que le Japon n’est pas l’Amérique. Dès lors, il s’agira pour lui d’arpenter un territoire messianique proprement impraticable, qui l’obligera in fine à renier sa propre vocation.

Aux commandes du scénario, on ne s’étonne pas de retrouver Jay Cocks, à qui Scorsese avait déjà confié l’écriture de Gangs of New York, son périlleux opus magnum sur les origines de l’Amérique. On retrouve en effet dans Silence une même propension à la fresque historique broussailleuse, que des couches d’enjeux contradictoires finissent par rendre opaque, presque indéchiffrable à force de revirements et de ruminations. D’un film à l’autre, l’ambition du cinéaste est à la fois impressionnante et très casse-gueule, qui consiste à faire bouillonner dans les fracas du verbe et du sang les eaux usées des conflits de civilisations. Mais la rage avec laquelle Scorsese avait pris l’habitude d’épuiser les forces contraires de ses films, pour mieux les réconcilier (le final de Gangs of New York, justement), a laissé place ici à une maïeutique à la fois attentive et butée, traçant une ligne de fracture infranchissable entre les deux partis.

Durant près de trois heures, Silence mène ainsi une lutte des corps (le spectacles des nombreux supplices auxquels se trouvent confrontés les missionnaires) et des esprits (le film entremêle longues joutes verbales et soliloque méditatif), sans jamais parvenir au moindre arbitrage. Aussi le conflit de civilisation tourne-t-il court, progressivement remplacé par une éprouvante odyssée du renoncement. Plus ou moins convaincu par son mentor (lui-même soumis, dans le passé, à un dilemme moral équivalent), le prêtre rétif finira par apostasier, donnant à sa trajectoire des allures de chemin de croix inversé: pour le salut des hommes, le missionnaire devra sacrifier sa foi, sa vie spirituelle, comme le Christ a dû sacrifier son corps, sa vie temporelle.

On pouvait faire confiance à Scorsese pour presser sans ménagement les fruits symboliques de ce parallèle. Et le film, en partie au moins, ne se gêne pas : au bord de l’épuisement, le prêtre hallucinera le visage du Christ dans son propre reflet, et une voix qui serait celle du Tout-Puissant viendra plusieurs fois percer le silence du titre. Des manifestations qui s’opèrent de façon étrangement transparente, prosaïque, délestée de l’emphase sulpicienne et kitsch de La Dernière Tentation du Christ. Etonnamment, c’est plutôt dans le prolongement du Loup de Wall Street que se déploie ce nouveau Scorsese, l’un et l’autre formant une espèce de dytique écartelé, dont chaque partie viendrait allégoriser l’extinction d’un mythe structurant de l’imaginaire occidental – d’un côté : le libéralisme économique ; de l’autre : l’universalisme chrétien.

On y retrouve surtout les deux mêmes personnages de prophètes immatures et entêtés, progressivement abusés par les illusions grandiloquentes de leur destin. Silence est d’ailleurs lui aussi un film sur l’addiction, et son héros un nouveau drogué refusant jusqu’au bout de rendre gorge. S’il est difficile de se laisser totalement convaincre par la binette sans épaisseur d’Andrew Garfield, il faut savoir gré à l’acteur d’avoir de la suite dans les idées, en campant, quelques mois à peine après Tu ne tueras point de Mel Gibson, une figure d’exalté quasiment symétrique. C’est une même manière de contenir ses questionnements derrière une stupeur ahurie et hypnotique, opacifiant à chacune de ses apparitions la frontière séparant la dévotion du délire, le fanatisme de la débilité. Les fidèles persécutés sont eux-mêmes approchés comme une meute de toxicomanes hébétés : réfugiés dans l’obscurité de leurs caves, ces “kirishitan” s’injectent à coup de liturgie maladroite des fixes de christianisme, comme des héroïnomanes se shootant à la lueur d’une bougie.

Là encore, on ne s’étonnera pas de voir Scorsese coudre son tropisme religieux au revers de son son anxiété d’ancien cocaïnomane. Tels deux dealers reconvertis en chien de détection, le prêtre et son mentor, devenus captifs, seront d’ailleurs investis d’une mission quotidienne dégradante, consistant à examiner le flux d’objets européens importés, afin que l’Etat élimine ceux qui s’apparenteraient à des reliques religieuses. Autrement dit : les voilà devenus Cerbère du territoire qu’ils voulaient évangéliser. Ce n’est certes pas la première fois qu’un héros scorsesien se retrouve obligé de renier sa nature pour basculer en son exact contraire, sous la pression mêlée des furies de l’histoire et de ses propres démons. Mais la grande intelligence de Silence est de profiter de ce basculement pour inverser progressivement les enjeux de son récit : celui qui, hier, pensait pouvoir christianiser un monde étranger, une culture et un peuple qu’il ne comprenait pas, est pour le reste de ses jours condamné, pour sauver sa foi, à creuser en lui même, à la recherche d’une échappatoire strictement intime. L’air de rien, il y a quelque chose de très fort à voir Scorsese, cinéaste si prompt à l’extériorisation bruyante des affects, escorter jusqu’au tombeau le silence de cette soumission — et ainsi mieux lui ménager, en une dernière expiration clandestine, le murmure déchirant de sa révolte.

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  • Kundun est excellent et oui plusieurs personnes l’ont revu monsieur blanchot

  • Faustine Mazot

    Je n’ai pas revu Kundun mais je le soupçonne d’être meilleur que ce Silence sec et dévitalisé, pour le moins incohérent et douteux sur le fond.