4
sur 5

On peut le dire tout de suite : il y avait longtemps qu’Oliver Stone n’avait réalisé un film plastiquement aussi beau. Savages, ce sont des formes brèves, des fragments d’images qui apparaissent par nappes, par lames, se fondent en surimpression, s’oublient en longues focales, en panaches d’écume, en bouffées de ganja, en étendues azurées. Sexe, fric, drogue ont le grossissement et la déformation des rêves. Toute l’histoire, d’ailleurs, semble hallucinée à partir des images.

Parmi les cinéastes hollywoodiens, en est-il un seul à part Stone qui ait su, depuis vingt ans, réellement quoi faire des clips MTV et de leur esthétique ? En est-il un qui, formellement, sache utiliser le flash info, la pub, Skype et Youtube ? qui sache travailler ces formes à l’intérieur des fictions sans pour autant simplement vampiriser leur temps, et leur espace, comme chez Michael Bay ou Tony Scott ? Pour mesurer la différence entre ces derniers et Stone, il suffit de voir comment l’action, précisément dans Savages, s’étend au-delà du spot et du clip – qui la font trembler mais ne la cassent pas, la rendent hallucinée mais pas confuse. L’action a comme des sautes d’un régime d’image à l’autre, mais elle s’étale sur la séquence. Il est assez rare que la fin d’un plan l’interrompe, elle a souvent l’élégance de se terminer avant, ou après, dans un épuisement, une langueur, une reprise de souffle, un malaise.

Un duo de narcotrafiquants, Ben et Chon, a fait fortune dans la culture de marijuana. Ils aiment la même femme, O., qui les aime tous les deux. Un cartel mexicain, dirigé par Elena (Salma Hayek, parfaite), leur propose de travailler pour eux. Comme Ben et Chon refusent, O. se fait enlever. Se met en place un récit de captivité dans la plus pure et la plus américaine tradition du western.

Le nom complet d’O., c’est Ophelia. Rapport à Hamlet et aux préraphaélites. Celle d’Oliver Stone est souvent nue – surtout les épaules et les bras – elle est à la fois morte et vivante, narratrice et personnage, captive et en surplomb. De prime abord, l’Ophélie d’Hamlet, figure mélancolique par excellence, se retrouve assez peu chez O. dont le corps reste paradisiaque, solaire, sublimé par les images qui le traversent, qui l’irisent. Mais si le capitalisme de Savages plonge les êtres dans une espèce de chromo perpétuel, d’inconscience euphorique, consumériste et mortifère, il faut surveiller la manière dont O. se fige au milieu du flux d’images, les laisse couler tout autour d’elle, en icône érotique, bimbo pour magazine, pour comprendre ce qu’elle a de triste. Ce qui la noie, ce sont ses paradis artificiels, son bonheur trop parfait, trop équilibré entre Ben et Chon, véritables yin et yang de l’amour ; c’est la drogue, qui la maintient belle et en forme, la fait halluciner, mais la tue. Ce qui noie O., c’est aussi cette impressionnante séquence de shopping en centre commercial, qu’elle traverse béate, ralentie, presque en extase – une espèce de suicide d’ailleurs, puisqu’elle se promène seule, sans protection, à un moment critique pour le trio.

Le film est beau, aussi, dans la manière qu’a Stone de mettre en scène le retour, très carnavalesque et complètement pathétique, du primitif dans l’hypermoderne. On voit le tribal, le savage des minorités mexicaines et indiennes tenter d’affleurer dans une Amérique contemporaine qui semble souffrir de n’entretenir plus aucun rapport avec la terre, avec le réel terrestre. Lignes d’intensité définitivement perdues, qu’on finit, jusqu’au grotesque, par chercher à se tracer à même la peau (de ces masques de Santa Muerte mexicains dont tout le monde s’affuble, y compris Ben et Chon, à la crème étalée sur les joues de Salma Hayek, en passant par les tatouages d’O., mais aussi le bandeau rouge au front d’un avocat, etc.). On redevient barbare, on coupe des têtes. On croit aux vertus économiques, curatives et politiques des graines et des plantes vertes. Plus de terre promise en Amérique si ce n’est ailleurs, quelque part dans l’océan Indien, entre des rêves d’azur et les souvenirs porno chic d’émissions câblées. Des eaux trop turquoise, des soleils trop couchants sur lesquels Savages se termine mais ne conclut pas.

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