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4
sur 5

A partir d’un postulat formulé en ces termes : « La lutte des classes régit encore profondément la société », Laurent Cantet imagine, avec Ressources humaines, une fiction composée de péripéties qui découlent de ce point de vue. Il met ainsi en place un dispositif de départ implacable, une sorte de bombe à retardement dont les effets se manifesteront au milieu du film. Franck, un brillant diplômé d’école de commerce, revient chez lui, en province, à l’occasion d’un stage au sein de la direction de l’usine où son père est ouvrier depuis trente ans. Ressources humaines évite d’emblée la voie de garage qui semblait toute tracée (le conflit trop évident père-fils par le biais de celui qui divise cols blancs et ouvriers) au profit d’une intrigue qui renverse ce rapport (le père qui a placé toute sa fierté dans son fils préfère s’annihiler pour que ce dernier devienne ce qu’il devrait détester, un jeune cadre aux dents longues). Très proche de la démarche documentaire -les acteurs, excepté Jalil Lespert, sont des non-professionnels-, la forme du film se veut en prise directe sur le réel, sans toutefois utiliser systématiquement la caméra à l’épaule façon « Dardenne ». Se fondre dans l’environnement qu’il filme -une usine où se prépare non sans remous le passage aux 35 heures- permet à Laurent Cantet de créer une sorte d’essai cinématographique ayant pour centre la concrétisation d’une décision politique et ses conséquences humaines. Le récit d’apprentissage créé à partir du personnage de Franck enrichit le travail du cinéaste d’une dimension personnelle qui fait écho au politique.

Sur ce point, Ressources humaines est un modèle de pertinence qui évite soigneusement tout didactisme, laissant les situations évoluer de manière empirique. Dès le début, le style de Cantet oppose la simplicité des images qui défilent à la force des non-dits qu’elles sous-tendent. Autrement dit, les émois personnels ne sont jamais formulés clairement mais sont anticipés par le spectateur sur le sens des images. Les rapports torturés entre Franck et son père sont maintenus constamment dans le hors-champ (nos consciences) jusqu’au moment où ils éclatent dans la scène de confrontation. Ressources humaines ne prétend pas répondre à toutes les interrogations qu’il pose et préfère interpeller plutôt qu’affirmer. On retiendra alors de ce très beau film une finesse rare dans l’exploration des relations au sein de cette micro-société qu’est l’usine ainsi qu’un talent évident pour dépeindre des sentiments humains aussi confus qu’évanescents. Manifeste social idéal, le film de Cantet reprend la force du regard brut qui caractérise le monde du documentaire et l’associe à l’émotion dégagée par une narration fictionnelle.