4
sur 5

Auteur d’un premier long métrage salué par la critique, le superbe Xiao Wu artisan pickpocket, Jia Zhang-ke fait partie de cette nouvelle génération de cinéastes chinois à suivre de très près. Tout comme ses camarades Lou Ye (Suzhou river) et Lui Bingjian (Le Protégé de madame Qing), il conçoit un cinéma personnel et original, à mille lieues d’un art académique à la solde du gouvernement. Avec Platform, Jia Zhang-ke retourne dans son village natal, Fenyang, qui avait déjà servi de décor aux pérégrinations de son précédent héros, pour suivre l’évolution d’une petite troupe de théâtre pendant plus d’une décennie. L’occasion de vérifier que le cinéaste n’a rien perdu de son intransigeance avec cette plongée sans concession dans une Chine que le public occidental n’a pas l’habitude de voir à l’écran.

Beaucoup plus ambitieux que Xiao Wu… de par sa longueur presque pharaonique (2h35 !) et la période couverte (de 1979 à 1990). Platform perpétue néanmoins le style rigoriste de son réalisateur. Se jouant des conventions de bienséance à l’égard des spectateurs, Jia Zhan-ke met en place un récit qui fait la part belle aux plans séquence interminables et aux ellipses déroutantes. Pourtant, c’est précisément ce sens particulier de la durée qui fait la beauté du film, comme si le cinéaste laissait à chaque scène le temps de s’épanouir vraiment, loin du timing forcené et cadenassé de la majeure partie des productions actuelles. Dans une forme proche de celle du documentaire, Jia Zhang-ke saisit les changements culturels de son pays à travers le prisme révélateur que constitue la troupe de théâtre au centre du film. Des chants à la gloire de Mao à l’arrivée des premiers pantalons patte d’eph’ et de la musique pop, Platform part du particulier pour évoquer les bouleversements historiques en cours. De cette approche naissent des images ancrées dans une esthétique du quotidien où l’on découvre en filigrane les réalités d’une Chine qui s’ouvre petit à petit à l’extérieur, pour le meilleur et pour le pire.

Mais cette attention au réel ne laisse pas moins la place à l’irruption impromptue de bouffées poétiques bouleversantes lors de scènes aux accents souvent mélancoliques. Les premières sorties en boîtes de nuit, le bivouac improvisé dans un désert bleuté uniquement éclairé par un feu de camp ou encore la course effrénée des protagonistes derrière un train sont autant de moment où l’on sent poindre la sensibilité du cinéaste et ses intentions profondes : construire avec Platform une épopée à la fois minimaliste et lyrique à la gloire de ces artistes de rues. Artistes au travers desquels transparaissent les espoirs et les désillusions de tout une génération de Chinois -sans doute celle de l’auteur lui-même.

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