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License to live aurait tout aussi bien pu s’intituler Vaine illusion (titre du dernier film de Kiyoshi Kurosawa, dont on attend avec impatience la sortie en France) tant cette expression reflète avec fidélité les enjeux plastiques et narratifs de ce film. Après un long coma de dix ans, Yutaka, âgé de 24 ans, revient à la vie, et doit affronter un monde qui a beaucoup changé pendant son sommeil. Animé par le chimérique espoir de reprendre le cours de son existence là où il s’est interrompu, il tente de réunir une famille aujourd’hui dispersée.

Les thématiques en présence dans License to live convergent toutes vers l’exploration de la notion d’illusion. Primo, celle de pouvoir rassembler cette famille dont les membres n’ont plus rien à se dire et vivent séparément. A ce titre, le film de Kurosawa est étonnamment proche de celui réalisé par Kon Ichikawa en 1960, Tendre et douce adolescence. Le cinéaste y montrait une famille qui ne parvient à s’unir qu’en respectant la solitude de ses membres. Autrement dit, une famille n’est jamais qu’un groupe d’humains dont les désirs peuvent être contradictoires et provoquer une prise de distance salutaire. Yutaka, dans License to live, fait le dur apprentissage de cet axiome. Secundo, à l’échelle de la filmographie du cinéaste, l’illusion acquiert une ampleur plus vaste encore. Elle règne grâce à une mise en scène qui fait se côtoyer une esthétique récurrente du faux-semblant -l’art du décalage temporel fait merveille dans des thrillers comme Cure-, et un traitement fantomatique des personnages. Dans License to live, de même que dans Vaine illusion, l’organique s’efface au profit de l’apparition, et les protagonistes errent tels des spectres dans des décors de friches urbaines parfois proches de l’abstraction.
Ainsi, un même effet plastique revient régulièrement : une figure tapie dans l’ombre pénètre brusquement dans la lumière pour venir habiter le cœur du plan. Le jeu d’acteur repose également sur un rituel spectral intermittent, celui de la pose quasi figée des personnages dont les bras pendent le long de leur corps. Ces êtres qui hantent License to live vivent en apesanteur, en décalage par rapport à un monde qu’ils n’arrivent pas à intégrer : ils sont marginaux (le mystérieux Fujimori), inadaptés (le père volage toujours en voyage, le petit ami « guignol » de la sœur), ou, littéralement, en retard (Yutaka).

De cet usage du personnage et de la narration qui en découle naît un questionnement à propos de l’existence envisagée en tant que leurre permanent. Et Yutaka de demander avant de mourir (cette fois-ci pour de bon) s’il a rêvé ou réellement existé. Une perception existentialiste du monde émane de cette étude effectuée dans un style clinique (le déroulé froid et distancié de l’activité des personnages) qui a fait le succès du cinéaste. Sans aucun doute, License to live fait partie de ses films les plus ambitieux, mais aussi les plus noirs. Un des plus personnels peut-être…

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