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Isidora et Enrique, un couple de petits vieux, aimeraient bien profiter tranquillement de leur appartement à Santiago du Chili, devenir gâteux à leur rythme, envisager sereinement leur déclin. Ils le sentent, c’est bientôt le grand départ – d’ailleurs Isidora vire Alzheimer. Sa fille Rosario, coureuse de castings, hystérique et cocaïnée, fait irruption pour lui faire signer un papier par lequel, tout simplement, elle et son compagnon dégageraient les lieux, et lui céderaient la place. On l’aura remarqué, c’est un canevas de caricature, et les personnages sont absolument traités comme tels (bonhommie sénile vs. ingratitude acharnée), mais la visée d’ensemble est celle du doux-amer, de l’émouvant, du pathétique. Et malheureusement, d’un côté comme de l’autre, ça rate : impossible de rire à cause du pathos, difficile de s’attendrir à cause de la farce. Le film s’acharne, force de partout (du côté de l’interprétation notamment, poseuse et grimaçante), expérimente en huis-clos, réduit l’espace et augmente les doses, comme si, comprimés à mort, l’eau et le gaz pouvaient finir par devenir conciliables. Mais la tendance globale est celle d’une poésie de brocante (chats, bibelots et vieillards sont ici réunis en lot), rythme sacré de la vieillesse sur lequel les cinéastes se calent, englobant leurs péripéties crapoteuses d’une sainte léthargie d’hospice, de mouroir, et qui malgré une risible pirouette finale (si Rosario est aussi infecte, ce serait parce qu’Isidora ne l’aurait jamais vraiment aimée), restera toujours indemne. La jeunesse offense le troisième âge, la ligne de coke profane le pilulier, le fric, la vitesse, la sexualité (lesbienne, qui plus est, Rosario étant en couple avec une prof de parachute aux épaules carrées) viennent troubler l’heure de la sieste : éléments à potentiel satirique d’emblée dégonflés par une mise en scène à ronrons, pantoufles et points de croix.

A vieux chats, vieilles litières : tout le film se roule en boule, macère dans son jus, somnole sur ses histoires familiales faisandées et ses à peine distrayants crêpages de chignons. On s’accroche à l’espoir de voir le drame survenir, et, malheur, c’est quand il advient qu’on touche le fond, qu’on passe du félin au bovidé, du pipi de chat à la bouse nanardeuse : Isidora, apercevant dans le jardin public d’en face une chorégraphie d’hommes déguisés en abeilles qui butinent en jouant des coudes et des jarrets (on croit vraiment rêver devant la sécheresse d’inspiration, le surréalisme de kermesse, la poésie de caoutchouc) décide de fuguer et d’aller promener sa coupe au bol de ce côté-là. A l’échelle du film, c’est l’ultime déroute : la petite tension de proximité maintenue par l’hermétisme du huis-clos se dilue dans la nature, alors on pousse la poésie au maximum (mémé perd la boule mais avec le sourire, patauge toute contente dans la fontaine publique) et on augmente l’émotion (la famille la cherche partout). Une clownerie gériatrique qui nous laisse entre rires et larmes.

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