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Dans les fictions et documentaires d’aujourd’hui, la classe ouvrière est souvent mise en scène ou montrée au moment où elle se voit dépossédée de l’appareil de production. Dit comme cela, on pourrait croire que le cinéma se contente de suivre la marche des médias, de fixer ce paradoxe voulant que le passage à la visibilité ne se produise qu’à l’instant où les ouvriers vont entrer dans un autre régime d’invisibilité, la file d’attente des chômeurs, ce qui ne le sont plus (ouvriers). Ce que fait précisément, et par la force des choses, la télévision. Comme les cygnes, les ouvriers se font entendre, sont écoutés peut-être, au seul moment de leur disparition. Dans Les Sucriers de Colleville, Ariane Doublet fixe l’agonie d’une usine de transformation des betteraves en sucre, quelque part en Normandie, c’est-à-dire près de chez elle. Elle filme l’attente des travailleurs, victimes d’un suspens indécent : avant que l’usine ferme, faut-il travailler quand même ? La grande qualité du film est de se situer dans cette espace d’indécision (on travaille ? on travaille pas ?), de venir au bon moment, juste avant les télévisions locales. D’ailleurs, le film à la fin semble laisser la place à cet autre instance d’enregistrement (la télé, les infos) : littéralement virée de l’usine, la caméra la filme une dernière fois, de l’autre côté de la barrière. Le film se tient à la bonne place, dans cet entre-deux -avant / après la fermeture, dedans / dehors de l’usine-, espace indéfini qui est celui de la classe ouvrière toute entière. En cela, Les Sucriers de Colleville est à voir comme une possible version documentaire, évidemment moins forte du point de vue de l’expression, forcément moins précieuse, de Ce vieux rêve qui bouge d’Alain Guiraudie.

Mais cette situation idéale -au bon endroit, au bon moment- n’interdit pas, au contraire, de poursuivre la chronique d’une disparition depuis la fenêtre de l’intimité, celle de l’homme à son travail. Le film s’y emploie, montre le labeur, le théâtre (une usine gris-marron, du bruit, de la mécanique), enregistre les récits des ouvriers, qui, s’agglutinant, viennent gonfler celui, englobant, de la classe ouvrière, récit fatalement condamné à être reconduit indéfiniment. Signe des temps, Les Sucriers de Colleville n’a rien d’une oeuvre d’avant-garde, ni ne témoigne d’une folle originalité. Modeste, il ne fait que poursuivre l’histoire d’une classe ouvrière qui n’en finit pas d’aller au paradis.

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