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Il y a de beaux grands thèmes dans Le Voyage de Lucia : condition de la femme dans le monde individualiste et libéral, solitude moderne, amour saphique, retour à la nature, etc. Comme s’il voyait en eux des obstacles, Stefano Pasetto (précédemment auteur de Tartarughe sul dorso, inédit en France), les contourne presque tous.

Lucia n’inspire pas la joie de vivre, entre un boulot aliénant d’hôtesse de l’air et un mari gynéco qui la délaisse. Léa est gaie comme tout, entre un métier encore plus aliénant d’ouvrière en abattoir de poulets, et un petit copain tatoueur. Celle-ci se met en tête d’apprendre le piano : belle occasion pour Lucia, qui l’enseigna jadis, de dépoussiérer ses touches et d’ouvrir le luxe de son appartement aux sensuelles gamineries de la jeune élève. Au milieu d’un quatre mains, les doigts s’effleurent, les regards se croisent, il n’en faut guère plus pour que Lucia et Léa plaquent tout et filent en Patagonie.

Ou plutôt : se retrouvent en Patagonie. Car à ce point précis de l’histoire, il semble qu’une bobine se soit envolée dans la nature. La fugue est escamotée dans sa puissance d’arrachement, dans la beauté de son processus. Sans transition aucune, Lucia s’éveille, pas très fraîche, dans un bateau qu’un travelling arrière révèle en cale sèche et dans un triste état de délabrement. Pasetto filme donc la grande évasion comme une sévère gueule de bois : le ciel est bas, l’humeur pas franchement joyeuse. Quelques gestes symboliques pour dire qu’on en a vraiment fini avec son moi (carte d’identité découpée, beaux cheveux longs raccourcis, téléphone portable jeté à la poubelle), et puis c’est tout. De l’escapade, on ne verra qu’un déprimant bord de mer, paysage bouché à cent lieues des lignes de fuites attendues, et auquel se sera bien vite heurté l’émancipation révolutionnaire des deux femmes. Et pourtant, aucune désillusion là-dedans – ce qui serait déjà quelque chose – car on apprend à la fin que Lucia, comme miraculée par son finalement beau voyage, réchappe d’un cancer qui la rongeait.

Manifestement plus à l’aise dans le coquet domaine du rêve et du fantasme (très belle scène de la baignoire, où Lucia voit Lea émerger d’entre ses cuisses, comme un Freddy femme et sans griffe) que dans celui, plus brutal, du départ, du déracinement ou de la marge, Pasetto cache la misère en substituant à son vrai sujet une toute petite histoire de crêpage de chignon, couronné d’un argument œdipien des plus primaires : Lea est obsédée par un père absent, ce qui rend Lucia jalouse. Complexe que Lea « devra résoudre », dixit Pasetto, afin de « devenir mature. » C’est peut-être le problème du Voyage de Lucia : trop mature.