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A près le formidable ovni Rushmore, Wes Anderson a réalisé La Famille Tenenbaum, film-prodige où sa petite mécanique au burlesque inquiet et coloré atteignait néanmoins une sorte de seuil : perfection de chaque dispositif, singularité presque trop identifiable de son style, beauté formelle au bord de la rupture. Comment, alors, allait rebondir le nouveau golden boy de la comédie US ? Première réponse apportée par La Vie aquatique, en ne changeant absolument rien. Le film reprend ainsi chaque obsession du cinéaste en la raffinant au maximum : angoisse d’un collectif qui refuse de prendre, tiraillements incestueux des personnages, tristesse profonde d’un burlesque reposant uniquement sur une sorte d’inefficacité prodigieuse (effets d’amorces ou de retard, impossibilité d’épouser un quelconque présent).

Lorsque Steve Zissou, documentariste océanographique décalé et charismatique à la Cousteau, découvre qu’il possède peut-être un fils (Owen Wilson), sa vie bascule : sa dernière mission sera celle d’un passage, soit le pont à édifier entre un passé révolu (venger son vieux coéquipier dévoré par une espèce inconnue de requin) et un avenir reposant désormais sur les épaules du fils. Histoire de transmission, donc, comme le sont tous les films d’Anderson. Mais la famille, le groupe, n’existent chez lui qu’en tant que suite d’individualités plus ou moins hermétiques (d’où la figure récurrente du surdoué) pour lesquelles le film se charge d’élaborer, par les dispositifs les plus pervers et les plus tordus, une improbable harmonie. En reposant uniquement sur l’affect, une sorte d’impressionnisme psychologique autarcique et à fleur de peau, le découpage fonctionne par effets d’étrangeté saisissants : au rythme des pensées magiques (l’apparition d’une galerie de poissons et animaux sous-marins complètement imaginaires), des petites névroses et défaillances intimes de chacun. Désespoir heureux, en somme : ici rien ne marche, mais chaque élément foire toujours en beauté -revanche contre le squale autant que transmission filiale.

Il y a là une telle facilité à recharger des dispositifs tout prêts (principe de la vignette et de la galerie, obsession de la fouille et de l’exploration) que l’ensemble, et c’est ce qui le sépare de La Famille Tenenbaum, ouvre une infinité de perspectives au burlesque tiré à quatre épingles du cinéaste. Car ce qui se joue dans la raideur du cadre, ici, repose moins sur un systématisme de la répétition que sur la volonté, à chaque fois, d’en repousser les limites : jeu sur les vitesses (l’orque gigantesque qui bondit brusquement dans un plan tout figé), collages faramineux (les dauphins qui matent par les hublots), irréalisme festif, enfantin et suspendu de l’action (la scène des pirates voyant Zissou jouer aux superhéros). Impossible de séparer réalisme et fantasmagorie dans un film où les effets les plus incongrus relèvent toujours d’un pur réalisme affectif ou mental : d’où le comique bouleversant de cette Vie aquatique, d’où surtout la nécessité absolue de ce burlesque libre et versifié, oeuvre de métronome et de fou (mi-Keaton mi-Rozier) désormais la propriété exclusive d’Anderson.

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