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4
sur 5

Pour son dernier film, le Finlandais Aki Kaurismäki nous invite à un véritable délire cinématographique. Drôle et parfois bouleversant, Juha est tout entier construit sur le mode du cinéma muet, à qui il rend un hommage aussi original qu’inattendu. Juha est donc un film muet, que seul le fantasque Kaurismäki pouvait encore imaginer et mettre en scène de nos jours. Plan par plan, scène par scène, le cinéaste s’amuse à faire revivre la mémoire du cinéma, des films sans paroles aux classiques hollywoodiens des années 50 (le graffiti sur le tableau citant Samuel Fuller). L’histoire est tirée d’un roman finlandais plusieurs fois adapté à l’écran : un maquereau élégant séduit et enlève à son mari une naïve fille de la campagne, afin de la faire travailler à la ville pour son compte. Ce schéma très connu permet au réalisateur d’élaborer une relecture personnelle d’une situation narrative déjà très exploitée. Car ce qui compte ici, c’est moins le sujet que son traitement.

Pour la mise en scène de Juha, Kaurismäki reprend certains codes du cinéma muet, comme le jeu des acteurs, leurs gestes, le montage alterné, les gros plans visant à focaliser l’attention du spectateur sur un détail, ou bien encore les décors (la salle de bal expressionniste). Fidèle mais point copieur, Juha semble être un espace de récréation (et de re-création) pour un Kaurismäki fou de cinéma. On y retrouve ses acteurs fétiches, les formidables Kati Outinen et André Wilms (La Vie de bohème) dont les compositions à contre-emploi parviennent à saisir l’essence caricaturale de leurs rôles. Cependant, l’univers du cinéaste, même agrémenté de nombreuses références cinéphiliques, demeure l’habituel no man’s land que l’on retrouve de film en film : un même coin paumé de Finlande, des décors qui oscillent entre l’époque actuelle et les années cinquante, des personnages sans conscience, voués à n’être en superficie que des figures pittoresques.
Par-delà les images, la musique, composée pour le film par Anssi Tikanmäki, offre un savoureux melting-pot d’airs de films de genre, tantôt mélodramatique, tantôt jazzy façon film noir. Une deuxième voix qui, après celle des images et du montage, raconte à sa manière le film, et teinte chaque plan, voire chaque geste, d’une ambiance particulière.

Si parfois le spectateur se sent perdu face à un film ambivalent construit sur la frontière entre le style du cinéaste et sa mise en scène référentielle, hésitant même à se sentir ému devant ce qui effleure parfois la parodie, il reste que le talent de Kaurismäki est indéniable. Tout en épure et simplicité, lui seul peut inventer ces situations burlesques, frôlant souvent le drame, à l’exemple de la scène finale dans laquelle Juha tombe raide mort au milieu d’une décharge publique. La présence d’un film muet au sein de l’œuvre du cinéaste apparaît finalement logique, une sorte d’accomplissement de son style, toujours plus centré sur le pouvoir pathétique des images cinématographiques.