4
sur 5

« Une nouvelle vie, un nouvel espoir, un univers à recréer, une famille à préserver » dit l’affiche du film. Deux affirmations, deux directives progressistes qui obsèdent Johnny et sa famille. Ecrasés par le décès de leur jeune fils, ce couple d’irlandais trentenaires veut tourner la page. Et remettre les compteurs à zéro : direction New York, un appartement miteux des bas-quartiers à retaper, du fric à trouver pour élever leurs deux filles. Et peut-être accueillir un nouvel enfant.

L’immigration, le deuil, tout cela est peu ou prou autobiographique. Le cinéaste Jim Sheridan a perdu son frère et quitté son Irlande natale en jeune père sans le sou, sa femme a connu un accouchement difficile. Mais In America n’a rien d’un mélo sociétal et implorant. Au contraire, le film se voue tout entier à la pudeur au point d’en faire son sujet central. Ecrit à six mains (le réalisateur et ses deux filles), le scénario retarde toujours la grande question, la grande scène, jouant des épreuves de la vie quotidienne non comme d’un instrument lacrymal, mais comme d’un vecteur déviant. En d’autres termes, changer de cap pour éviter la tempête, une obsession latente chez l’auteur de My left foot et d’Au nom du père, dont In America constitue le point d’orgue. Recherche de job, bricolage à la petite semaine pour palier la canicule, jeux de famille, tensions sociales sont autant de moyens d’oublier, d’expier et de contourner via l’effort.

Par son classicisme, la mise en scène « cadre » réellement la distanciation que cinéaste et personnages recherchent. Bienveillante, profondément sensible, la caméra de Sheridan ausculte moins qu’elle cherche la juste mesure entre écoute, introspection et fiction. Le film se permet ainsi de multiplier les points de vue (Johnny, ses deux filles) avec une virtuosité tranquille, variant les tonalités (documentaire, mélodramatique, poétique, sociale), assumant son maelström de paraboles. C’est là que la modestie rejoint la pudeur, le cinéaste laissant délibérément quelques trous dans la pellicule. Sarah (Samantha Morton) épouse dépressive à la folie insondable ou le sidaique Djimon Hounsou, filmé tel une pythie des bas quartiers, illustrent parfaitement le style Sheridan. Un style qui enregistre des clichés impossibles à affiner mais pourtant indispensables. Emouvant assemblage de complications, d’associations de faits et gestes, In America s’érige en grand film modeste et généreux, sans cesse attentif à la moindre variation. Comme une douce et longue confidence.

PARTAGER
Article précédentOpen range
Prochain articleRetour à kotelnitch